Méthodes de recrutement et formation

On rencontre, dans la plupart des services secrets, deux types génériques de recrutement : le
recrutement des personnels de bureau qui ne seront jamais appelés à être impliqués dans des
missions « sur le terrain », et le recrutement des « clandestins » (les « mercenaires » dont nous
parlions plus haut) qui, parce qu’ils resteront au contact de gens qui ne sont pas dans les services
secrets et en ignorent tout, doivent être assez fiables pour qu’il ne soit pas nécessaire de les
« chaperonner » en permanence.
Ensuite, on trouve deux modes opératoires de recrutement, qui peuvent parfois succéder l’un à
l’autre ; nous les appellerons le recrutement amical, et le recrutement hostile. Le recrutement
hostile concerne plus fréquemment les individus appelés à devenir des agents.
Enfin, les modalités du recrutement, en général, peuvent être très différentes d’un individu à
l’autre, car elles sont toujours définies à partir des profils et comportements de la recrue.
Nous l’avons entraperçu, les services secrets « proposent » plus volontiers un recrutement qu’ils
acceptent une candidature spontanée, car ils se méfient beaucoup de cette dernière, pour deux raisons,
principalement.
En effet, parmi les candidatures spontanées, plus ou moins nombreuses selon les pays, et surtout
selon la réputation des services secrets dans leurs pays d’origine, au cas par cas, on trouve
fréquemment :
1. des candidatures jugées à la fois peu sérieuses ou peu intéressantes, parce qu’elles sont le fait
d’individus qui ont une perception fantaisiste du monde des services secrets et de leurs missions et
tâches ordinaires diverses ; il s’agit, pour rapidement résumer ces profils de recrues, d’amateurs de
films de James Bond et de romans d’auteurs tels que Jean Bruce, Gérard de Villiers et autres Robert
Ludlum[72].
2. beaucoup plus rarement, des candidatures jugées suspectes parce qu’on les soupçonne de
correspondre à des tentatives de pénétration par un service secret étranger ou par une organisation
mafieuse ou terroriste[73].

LE RECRUTEMENT DE L’EMPLOYÉ

Page 77 à 80

Dans le cas du recrutement amical d’un individu choisi pour devenir un employé à temps plein
d’un service secret, celui-ci est fréquemment une personne d’âge jeune (c. à d. de 18 à 25 ans,
environ) qui a entrepris des études supérieures (après le bac, ou équivalent de celui-ci selon les
pays)[74].
Mais on trouve également une proportion relativement importante de militaires en cours de
carrière, ou qui viennent tout juste de s’engager dans l’armée, dans la gendarmerie ou la police[75].
Car, quoique dans quelques pays on a parlé, ou on parle, d’une progression importante des effectifs
des services secrets recrutés dans le civil, alors que ce n’était traditionnellement pas le cas
auparavant, les discipline, mode de pensée et organisation militaires dominent toujours.
Les services secrets ont bien plus de facilités à trouver dans l’armée que dans le civil des recrues
qui s’adapteront, pour les raisons qui suivent.
Premièrement, celui ou celle qui se sent attiré par des notions telles que discipline, ordre, primauté
de la hiérarchie planifiée sur les compétences, dépassement de soi, action, « soif d’aventures » et de
« nouveaux horizons », etc. se sentiront plus vite à l’aise avec le quotidien et les méthodes des
services secrets que d’autres — au début, en tout cas.
Deuxièmement, celui ou celle qui a déjà fait l’expérience d’au moins une année de vie dans
l’armée sera toujours moins choqué ou surpris par les réalités d’un service secret qu’un civil qui
n’aura pas eu une telle expérience ; ce sera plus difficile encore pour celui ou celle qui n’aime pas
l’armée et les militaires, ou qui se montre réticent à la discipline. Et réciproquement depuis le point
de vue des services secrets cette fois, car ces derniers se sentent beaucoup plus en confiance au
moment de recruter un militaire plutôt qu’un civil, pour les mêmes raisons qui viennent d’être
évoquées, tout d’abord, et pour les quelques autres qui suivent.
Un militaire est un individu littéralement enfermé dans un milieu étanche à la grande diversité (de
mœurs, d’opinion, de mode de vie, etc.) du monde civil. Tous les militaires doivent se conformer à
un même mode de vie et à un mode de pensée, « standardisés » et définis par une hiérarchie unique,
sans que les considérations et opinions diverses et variées du monde civil ne puissent y être ajoutées.
On peut dire que le militaire est également enfermé dans un milieu social qui, même lorsqu’il sort de
la caserne (le lieu ceint de murs et gardé où il se trouve tout de même le plus souvent), le tient
encore. Le militaire fréquente plus volontiers d’autres militaires que des civils, pour des raisons
logiques.
Ensuite, bien peu de choses de la vie privée, et surtout de la personnalité, du militaire échappent à
ses supérieurs et camarades. Il est difficile pour un individu de s’isoler dans l’armée ; la vie privée
n’y est pas accessible. L’armée est donc un milieu d’observation privilégié pour connaître à fond et
rapidement un individu. Plusieurs années d’observation et de tests divers sont nécessaires pour
connaître un civil à un point où une seule suffira pour un militaire.
Lorsque la recrue des services secrets est un militaire, elle est tout de même testée dans son
milieu, en sus des tests et observations habituels de ses supérieurs. Au plus élémentaire, cela
implique que la recrue soit discrètement et astucieusement mise en contact avec d’autres militaires
qui la testent à son insu, en usant pour ce faire de prétextes de conversations anodines lors desquelles
des confidences concernant des détails de la vie privée, des préférences, des goûts et des opinions
sur toutes sortes de sujets doivent être collectés. Et puis cette recrue sera tout de même testée en
environnement civil.
Le sujet des services secrets et de l’espionnage surgira à un moment dans une conversation,
inévitablement ; ce sera le début d’une approche, jusqu’au moment de la proposition directe, le plus
souvent présentée comme une mutation ou une option de carrière. Globalement, le recrutement dans
les services secrets est présenté de manière beaucoup plus claire à un militaire qu’à un civil. Mais il
faut préciser que ces propositions et opportunités se rencontrent beaucoup plus souvent dans les
unités d’élite : commandos, parachutistes, etc. Sans parler du fait que la recrue qui parvient à être
admise dans une unité militaire d’élite est souvent entrée du même coup dans les services secrets
sans le savoir[76].
Les choses sont assez différentes pour la recrue civile, car le mode opératoire des tests qu’on lui
fait subir est bien noyé dans cette diversité d’opinions, de goûts et de modes de vie du monde civil,
surtout si le contexte du recrutement est une grande ville, avec toutes les folies et les bizarreries
auxquelles tous ses habitants sont quotidiennement confrontés.
Tous les services secrets du monde placent des dénicheurs de talents et d’aptitudes particulières
dans les universités et autres grandes écoles de leurs pays respectifs. Ceci est d’autant plus aisé que
bien des professeurs sont également des spécialistes dans leurs domaines qui travaillent
régulièrement pour les services secrets, ou seulement des recruteurs qui chassent le futur bon
analyste ou quelque autre spécialiste ; tous ces gens sont à la bonne place pour le repérer dans une
classe ou dans une promotion.
Mais le mode opératoire du recrutement du jeune civil en milieu universitaire s’avère souvent
désagréable pour lui, même lorsqu’il s’agit d’un recrutement amical. Car les services secrets, avec
la complicité de quelques personnels de l’enseignement, sont prompts à placer quelques embûches
sur le chemin scolaire de la jeune recrue, pour que celle-ci soit privée d’alternative au moment final
de la proposition. Celui qui a obtenu son diplôme avec mention bien peut encore tenter de décliner
l’offre qui lui est faite de disparaître dans l’ombre, et tenter sa chance dans son pays, ou dans un
autre s’il réalise que toutes les portes se ferment inexplicablement devant lui (c’est fréquent dans un
tel cas). Et encore, la fuite vers des cieux apparemment plus cléments est parfois précisément ce
qu’attendaient les services secrets de leur recrue.
D’une manière générale, quel que soit le mode opératoire du recrutement et le contexte dans lequel
il est mis en place, tous les services secrets du monde usent de la même tactique : fermer toutes les
issues et ne laisser (entre)ouverte que celle qu’ils veulent que la recrue franchisse d’elle-même.
Durant cette progression, du point de vue des services secrets, les choses peuvent bien ou mal se
dérouler ; cela dépendra essentiellement du comportement de la recrue.
Si la recrue est assez clairvoyante pour s’en apercevoir et décide de ne plus faire un pas, la
tactique a prévu que cette immobilité la mènera vers une asphyxie économique, puis sociale. Les
recruteurs attendront alors patiemment le moment où l’instinct de survie de la recrue la contraindra à
accepter ce quelle aurait refusé lors de circonstances ordinaires — et de la patience, les services
secrets en ont à revendre.
Enfin, les services secrets renoncent très rarement à poursuivre le recrutement d’un individu
simplement parce que celui-ci le refuse ; dans un tel cas, si l’« approche amicale » s’est avérée
vaine, un « recrutement hostile » est entrepris — nous verrons bientôt, dans ce même chapitre, les
différences entre ces deux types de recrutement.
Pour le futur employé en interne des services secrets, la phase qui précède immédiatement la fin
du recrutement se déroule fréquemment dans une annexe clandestine des services secrets ayant une
activité de couverture quelconque. La recrue, qui croit avoir été embauchée par une entreprise ou un
service public tout à fait ordinaire, sera subtilement amenée à prendre peu à peu conscience de cette
réalité (à sa grande surprise, toujours).
On serait tenté de penser de ce dernier constat que les services secrets ne sont donc pas un refuge
des intelligences les plus brillantes, que leurs personnels ne sont finalement pas plus clairvoyants que
les « non-initiés ». Cette déduction correspond bien à une réalité, qui surprend parfois la fraîche
recrue. Car l’intelligence n’est pas la qualité première requise pour être recruté par les services
secrets ; celle-ci n’est même pas un atout — il ne faut pas confondre intelligence et culture.
C’est vrai, et c’est parce que, dans les faits, encore, les services secrets s’accommodent plus des
intelligences supérieures qu’elles les apprécient sincèrement. Les services secrets, globalement,
perçoivent leurs employés doués d’intelligence supérieure comme des « éléments difficiles à
contrôler », parce que difficiles à percer. En conséquence, ces derniers doivent être considérés
comme des « menaces potentielles », comme des individus ayant des capacités intellectuelles
capables de déjouer ces indispensables contrôles qui sont le corollaire de tout service secret[77]. Il
en résulte que le processus de recrutement de l’individu ayant des capacités intellectuelles qui
s’inscrivent dans la « moyenne générale » est plus court, voire beaucoup plus court, que celui de la
recrue ayant une intelligence au-dessus de la moyenne à très au-dessus de la moyenne. Car le
recrutement ne sera pas toujours effectif à l’issue d’une durée programmée, comme d’aucuns le
croient, mais bien à celle d’une parfaite connaissance de la recrue, et aussi de l’assurance d’une
parfaite emprise sur elle — les services secrets s’imposent tout de même des durées maximales de
processus de recrutement.
Le recrutement des analystes est affaire d’une observation discrète de la recrue (c. à d. à l’insu de
celle-ci), puis de deux à trois années, environ, de tests divers qui s’achèvent sur un concours
administratif ayant une apparence officielle et servant à formaliser une admission décidée à l’avance.

LE « RECRUTEMENT HOSTILE »

Page 80 à 85

Lorsque les recruteurs reconnaissent leur impuissance à accéder à ces connaissance et emprise, il
ne leur reste plus qu’à tenter d’affaiblir les défenses naturelles de la recrue, jusqu’à ce que celle-ci
régresse psychologiquement à un niveau qui permettra de faire enfin s’achever le processus de
recrutement. Nous entrons ici dans le recrutement hostile. Les étapes psychologiques d’une recrue
suivant un choc psychologique qui lui est délibérément infligé, dans le contexte d’un recrutement
hostile, sont représentées par le diagramme ci-dessous.
D’autres services secrets font s’articuler le recrutement d’un agent en seulement trois étapes
génériques :
1. pousser la recrue à remettre en question la perception valorisante qu’elle a d’elle-même (amour
propre) ;
2. pousser la recrue à revoir complètement l’interprétation qu’elle fait de son itinéraire passé, et à
revoir complètement la perception qu’elle a du monde qui l’entoure et de ses règles populairement
admises, afin de lui en faire accepter de nouvelles ;
3. faire se développer chez la recrue la conviction de sa dépendance complète de l’organisation
qu’elle doit servir.
On le voit, cette description est finalement identique à celle du diagramme précédent, lequel ne fait
que détailler des étapes intermédiaires, plutôt du point de vue de la recrue.
Le choc psychologique, qui est le véritable point de départ du recrutement hostile, peut être très
bref et violent (l’exposition soudaine d’un détail relevant de la vie privée, qui rend le chantage
évident), ou survenir très progressivement sous la forme d’une longue succession d’échecs et de
portes qui se ferment, visant à persuader la recrue qu’elle « n’a pas d’avenir », quoiqu’elle puisse
tenter pour y changer quelque chose.
Celui qui s’est déjà bien engagé, délibérément, dans le processus de recrutement d’un service
secret, puis qui réalise qu’il a commis une erreur et tente alors de reculer, pour fuir, sentira aussitôt
la pression du « collier étrangleur » que l’on a délicatement placé autour de son cou sans même qu’il
en ait eu conscience. Aucun de ses recruteurs, et moins encore leurs sbires, ne lui accordera la
moindre miséricorde, ni même un peu de compassion ou de réconfort ; car eux qui n’en ont pas eu ne
voient aucune bonne justice dans l’exception gratuite. C’est pourquoi, au contraire, ils riront de
l’infortune de la recrue au moment où celle-ci réalisera qu’« elle s’est faite piéger », et sa peur ou
son regret deviendra alors de l’amertume ou du désespoir (phénomène psychologique attendu du
schadenfreude).
Cet incident de parcours, lorsqu’il survient, marque souvent le passage du recrutement
amical — qui en est rarement un, toutes choses bien considérées — au recrutement hostile. Aussi, le
cynisme qui est présenté en réponse à la détresse est une manière de plus de faire comprendre à la
recrue que personne ne compatira à son infortune ; cela fait partie du choc psychologique attendu.
Mais le recrutement, cette période très éprouvante de la vie de certains employés des services
secrets et aussi de celle de ses agents[78], doit également servir d’« avant-goût » de ce qui attend
celui auquel l’idée viendrait de désobéir, de se révolter, de trahir, ou même simplement de manquer
de respect à l’un de ses supérieurs. La recrue doit donc vivre son recrutement comme un traumatisme
devant altérer la perception qu’elle a d’elle-même et aussi du monde qui l’entoure. Le recrutement
vise, selon l’expression ordinairement employée par quelques services secrets, « à faire entrer la
recrue dans le moule ».
Il y a tout de même une nette différence entre le recrutement de l’agent clandestin et celui de
l’employé ordinaire des services secrets, parce que le premier est appelé à être un clandestin, l’autre
non.
Le second saura finalement qu’il est recruté par les services secrets de son pays, tandis que le
premier aura une perception distordue de ce fait, caractérisée par une incertitude qui deviendra vite
désagréable, car ce doute semblera ne jamais devoir disparaître à mesure que le temps s’écoulera.
Or l’être humain s’accommode mal du doute ; il finit par s’épuiser lorsqu’il doit vivre longtemps
avec. L’amiral Pierre Lacoste, qui a été chef des services secrets de son pays, la DGSE, dit que « les
agents s’usent comme des piles ».
Le recrutement des clandestins, qui ne travailleront donc pas dans les locaux des services secrets,
peut prendre jusqu’à cinq ans et plus ; c’est selon l’intelligence de la recrue et sa capacité à
contourner les chausse-trappes qui sont posées le long de son parcours. Quoi qu’il en soit, tout sera
fait pour pousser la recrue à trahir les quelques secrets qu’on lui révélera, et elle le fera, toujours.
Deux raisons viennent justifier cette étrangeté :
1. la recrue doit être mise en contact avec l’un des ennemis du service secret qui la recrute « pour
lui passer l’envie de recommencer », car n’étant porteuse d’aucun secret de valeur (du point de vue
d’un service secret étranger), cet ennemi ne lui offrira, dans le meilleur des cas, qu’une situation pire
encore que celle qu’elle a tenté de fuir, ou la renverra aussitôt dans son pays[79] ;
2. la recrue doit éprouver un fort sentiment de culpabilité à l’égard du service secret de son pays,
pour lui être redevable, et non pas l’inverse, ainsi qu’elle l’espére, bien souvent ; une fois de retour
dans son pays, elle devra donc s’acquitter d’une « dette » qui ne pourra jamais être réglée en
totalité — la culpabilité est un puissant levier d’asservissement de l’individu[80].
Voyons maintenant le recrutement de l’agent clandestin en particulier.
Tout d’abord, il faut se garder de surestimer la part prise par la variété des circonstances, les unes
absurdes, les autres bureaucratiques, dans la compréhension de la dimension psychologique du
recrutement de l’agent secret. Car on peut la comparer au rite initiatique qui fait passer un individu de
la vie normale à une double vie, l’une de façade et l’autre « underground ». Cette « intronisation »
coûte chèrement à la recrue, car elle doit y perdre ce qui fait d’elle un être humain, sa volonté propre,
pour devenir ce que l’on pourrait appeler une enveloppe corporelle sans âme. Et, ainsi que cela a été
présenté à l’aide de l’analogie métaphorique du collier étrangleur, les recruteurs ne laissent aucune
chance à la recrue de refuser ce qu’elle perçoit, tôt ou tard, comme une terrible fatalité qui s’abat sur
elle.
Le recrutement est vécu par la recrue comme une rupture traumatisante et définitive, césure
radicale séparant ce qu’elle percevra comme deux mondes, l’un « réel », l’autre « virtuel ». Et tout
est organisé pour qu’elle perçoive ainsi l’espace dans lequel elle évoluera quotidiennement. Voilà le
contexte que les services secrets désirent pour leurs futurs agents, pour que puisse être mise en place
cette relation particulière qu’est le contrôle d’un individu par un autre.
La tromperie est formulée à la manière de l’aveu précédant la déception amoureuse, car le
recrutement d’un agent implique le moment décisif où son recruteur retire son masque[81]. Toute
l’ambiguïté du recrutement tient au tissage préalable d’une « toile » par le recruteur, afin de capturer
et d’immobiliser sa recrue[82], version alternative de l’analogie de la souricière évoquée plus haut.
D’une manière générale, l’interaction entre le recruteur et le recruté prend toujours la forme d’un
chantage devant produire un échange de services inéquitable. D’un point de vue strictement juridique,
cette approche peut être très claire parce que le recruté a commis la maladresse de s’être compromis.
Cette progression dramatique est toujours soigneusement préparée par des experts légistes tels que
des avocats, dont l’importance du rôle a été largement expliquée à l’un des chapitres précédents (voir
L’avocat et le psychiatre, piliers des services secrets).
Car, sans en avoir conscience, la victime glisse lentement mais sûrement vers l’instant dramatique
où elle sera contrainte d’accepter l’inacceptable. Le futur agent est amené à devenir un agent parce
qu’il l’a déjà été sans en avoir eu conscience. La première demande de service, anodine en
apparence, deviendra un acte compromettant, source d’un chantage.
Car, il faut le préciser, un recrutement de ce type se déroule en deux phases :
1. la première, lors de laquelle la recrue ne peut comprendre qu’elle est testée et que sa vie est
littéralement décortiquée dans le but de faire d’elle un agent (à moins, bien sûr, d’avoir été
préalablement initiée aux arcanes de ce processus pour pouvoir le deviner plus tôt) ;
2. la seconde, lors de laquelle elle est définitivement considérée comme une recrue, et qu’elle
s’est déjà suffisamment avancée vers le centre de la toile que l’on a tissée pour elle pour qu’il soit
enfin possible pour le recruteur de se livrer à un jeu de non-dits, de métaphores improbables,
d’allusions faites pour frapper l’esprit, mais qui ne devront être compris qu’ultérieurement. Bref, de
toutes choses, jamais claires, qui doivent à la fois convaincre la recrue qu’elle se trouve au centre de
« quelque chose qui la dépasse », et affaiblir autant que faire se peut sa capacité de discernement, et
donc ses défenses.
Ce glissement de la recrue vers le chaos et l’incertitude plus ou moins conscient est important du
point de vue du recruteur, parce qu’il stigmatise le paradoxe disant que s’il faut être reconnu comme
un agent secret pour l’être réellement, il n’est cependant pas nécessaire de le savoir.
Au contraire d’une relation politique clandestine, où l’enjeu n’est que l’adhésion dans des
conditions de sûreté réciproque entre deux individus, le moment décisif du recrutement de l’agent se
produit sous la forme d’une domination soudaine de l’un par l’autre par la compromission, selon un
processus délibérément rendu flou afin que toute lecture logique soit quasiment impossible. Car cette
compromission est bel et bien un chantage dans les faits, surtout au regard de la loi du monde des
hommes libres, et le recruteur doit donc tout mettre en œuvre pour que toute tentative de l’exposer
publiquement (par la recrue, au premier chef) puisse aisément être démentie, puis se retourner à coup
sûr contre l’accusateur[83].
Voici maintenant quelques brefs exemples de ces subtils chantages, tirés de cas authentiques parmi
les plus fréquents dans le contexte de l’intelligence domestique.
Une jeune recrue fille a été placée dans une situation sociale et économique de grande précarité
qui l’a menée à un état dépressif (grâce au concours de quelques services publics). Cette dépression
a alors constitué une faiblesse qui a grandement aidé l’implication de cette jeune fille dans des
relations sexuelles particulièrement dégradantes, qui furent filmées à son insu. La même chose se
produit fréquemment avec des recrues mâles, à l’aide de vidéos de relations homosexuelles, puisque
l’homme craint moins pour sa respectabilité d’être vu en compagnie de multiples partenaires femelles
(c’est même bien souvent le contraire !).
Un homme d’âge mûr, adepte du tourisme sexuel, a été filmé ou pris en flagrant délit en compagnie
d’un ou d’une mineure ; au caractère dégradant de l’objet de la compromission est ici associée la
menace d’une lourde sanction pénale.
Un jeune étudiant a sincèrement cru se compromettre en se trouvant associé à un délit pénal grave ;
il ignore que le délit en question ne fut qu’un simulacre spécialement organisé pour lui, avec la
complicité d’agents et de contacts eux-mêmes manipulés par les services secrets. Celui-ci accepte le
recrutement par peur d’une sanction qui n’existe que dans son imagination, et dont la vérité, bien sûr,
ne lui sera jamais révélée.
Une jeune recrue a accepté de se compromettre définitivement sous la menace de voir ses parents
expulsés de leur logement et mis à la rue (les services secrets utilisent souvent un premier chantage
de ce genre, concernant des proches, enfants et parents, pour forcer la recrue à se compromettre, ce
qui constituera un deuxième motif de chantage, jugé plus sûr). Les objets de chantages les plus
fréquemment utilisés par les recruteurs des services secrets sont : le sexe, les enfants, les frères et
sœurs et les parents ou grands-parents, les délits de droit commun et les fraudes (aux allocations de
chômage, de précarité, de santé…), l’emploi, les dettes (existantes ou provoquées dans le cadre du
processus de recrutement).
Le chantage des services secrets n’est jamais mis en place puis formulé par une seule personne,
mais par deux, au minimum. Il y a la personne qui menace, toujours implicitement et de manière floue
puisque le chantage est puni par la loi. Et il y a celle qui attend que la victime vienne spontanément la
voir, puis écouter ses suggestions, puisque c’est ce que le recruté, seul, devra comprendre. Un
chantage ainsi organisé est particulièrement difficile à démontrer dans un tribunal, et plus encore si sa
victime a été placée dans une situation préjudiciable à sa crédibilité[84].
Les possibilités qui s’offrent à l’agent venant d’être recruté vont de l’inconscience du processus
dans lequel il s’est engagé, à son corps défendant, au soupçon, à la pleine conscience. Le rapport de
forces asymétrique dans la relation entre le recruteur et son agent, et ce choix d’états de conscience
qui s’offre à ce dernier, débouchent obligatoirement sur une version sophistiquée d’une relation de
maître à esclave[85].
Bon nombre de ces agents se voient offrir le mince soulagement psychologique de croire qu’ils
jouent à un jeu ; plus particulièrement à un gigantesque jeu de rôles duquel ils ne sortiront jamais.
Quelques-uns de ceux qui se trouvent dans ce cas finissent par y croire sincèrement, et idéalisent
alors des perceptions fantastiques de leur « nouveau moi » à défaut de ne pouvoir aimer plus
longtemps ce qu’ils sont réellement devenus : des individus ayant définitivement perdu leur volonté
propre[86].
Il est d’ailleurs remarquable que les services secrets utilisent régulièrement, avec la participation
de quelques-uns de leurs agents plus ou moins jeunes et ayant un profil psychologique adapté, le
thème des jeux de rôle (donjons et dragons et dérivés) comme première approche d’un recrutement.
Durant ce type particulier de recrutement, l’irréalité du jeu de rôle est progressivement mêlée, dans
un flou que l’on pourrait qualifier d’« artistique », à des actions réelles impliquant des personnes
extérieures au jeu et qui en ignorent tout : les cibles désignées par les services secrets pour être
espionnées ou harcelées.
Les services secrets favorisent fréquemment un glissement psychologique de leurs agents vers le
thème du jeu de rôle (en particulier dans les contextes des missions ordinaires d’intelligence
domestique, de contre-influence et de contre-espionnage), parce que les modalités et règles de ce jeu,
de même que les comportements ordinaires et extraordinaires de leurs plus fervents adeptes,
présentent de grandes similitudes de forme avec le monde des agents secrets. Le monde virtuel du jeu
de rôle peut étroitement cohabiter avec celui, réel, des gens ordinaires. Les joueurs de jeu de rôle
peuvent facilement s’identifier aux personnages fictifs qu’ils ont créés pour eux-mêmes ou qu’un
« maître de jeu » leur a attribués. Les joueurs de jeu de rôles forment généralement de petits cercles
d’intimes, desquels émergent les notions abstraites d’« exclusivité », de secrets partagés, de groupe
assez fermé pour justifier des attentes exigeantes et contraignantes pour ceux qui veulent s’y joindre
(épreuves), de sentiment d’individualité et de « différence » par rapport au monde extérieur de ceux
qui ignorent tout des jeux de rôle, et qui s’en retrouvent péjorativement perçus comme des « noninitiés ».
Enfin, le jeu de rôle attend de ses participants qu’ils acceptent des « missions », des « gages », des
« châtiments »…
Le recrutement d’un agent peut également prendre la forme d’une contrainte par la force, pensée
comme un « enlèvement »[87]. Dans cet autre cas, la mise en œuvre du recrutement, longuement
préparée, est basée sur une ruse devant dépasser les possibilités intellectuelles de l’individu ignorant
des pratiques des services secrets ; toute volonté propre échappe à la recrue.
L’ambivalence entre l’acte volontaire et le servage de l’agent est plus complexe et moins tranchée
qu’elle ne le semble au premier abord. Dans la réalité, les deux situations fusionnent pour former une
combinatoire spécifique propre à chaque relation entre le maître et son agent, et devant être
comprise au cas par cas.
Du point de vue du recruteur, le recrutement doit nécessairement s’apparenter à un engagement,
volontaire ou forcé ; et peu importe, dans l’absolu, que celui-ci soit sincère ou non puisque, ainsi que
nous l’avons vu, les services secrets ne croient pas à la fiabilité des seuls patriotisme et fidélité.
C’est pourquoi le recrutement doit s’inscrire dans une pathologie psychologique engendrée par un
milieu extrême fait de contraintes devant favoriser un véritable assujettissement.
Remarquablement, tous les mécanismes psychologiques et de manipulation qui viennent d’être
présentés reposent sur l’action de la recrue.

LES TESTS

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La littérature consacrée au monde des services secrets, y compris celle de fiction, a fréquemment
parlé de « tests » de recrutement. Dans le cas des recrues appelées à devenir des agents clandestins,
tout particulièrement, il ne s’agit nullement de tests psychotechniques officiels et formels, tels qu’on
en rencontre dans les concours administratifs et certaines grandes entreprises. Car ici, les tests sont,
soit reconnaissables, mais présentés sous des prétextes divers et variés, soit effectués à l’insu de la
recrue, grâce à la participation d’agents du service qui jouent des rôles auprès de celle-ci, et qui
l’ont approchée bien avant qu’elle ait eue conscience du début de son recrutement. Ces tests sont très
comparables à des mises en scène réalisées pour des émissions de télévision du genre « caméra
cachée », et leur mise en place est lourde, parfois. L’engagement ou le patriotisme sont tout
spécialement testés, puisque, dans ce cas, la recrue doit être motivée par un alibi connu, mais qui ne
doit pas être celui de la raison d’État, réservé aux cadres — un agent ne peut ni ne doit servir au
nom de la raison d’État, puisqu’il est un clandestin.
Simultanément, la recrue est soumise à des pressions diverses, et plus spécialement à des
pressions économiques et sociales visant à la détacher de sa vie et de ses relations « d’avant ». Ce
dernier aspect du recrutement de l’agent de terrain vise également à abattre ses défenses
psychologiques une à une, et ses moyens de défense physiques (économiques, et donc de mouvement).
Il faut amener le futur agent au bout de ses limites, à un état d’épuisement moral et physique qui devra
permettre de lui faire pleinement accepter tous les aspects de sa future vie de clandestin des services
secrets.
Du point de vue des psychiatres des services secrets, cette dure épreuve vise également à faire
émerger chez la recrue de possibles troubles mentaux maintenus jusque-là à un état de latence. Par
exemple, un trouble psychopathique chez un individu est parfois difficile à détecter si celui-ci mène
une vie normale et équilibrée (c. à d. il a un emploi stable, plaisant et bien rémunéré, une vie de
famille et un bon logement). Mais un trouble de ce genre deviendra bien vite visible sitôt que ce
même individu perdra tous ces avantages les uns après les autres ; il révélera sa véritable
personnalité. Ces épreuves, et le phénomène de transformation qui les suit, concernent d’autres
troubles psychologiques ; mais il permet également de faire tomber les apparences de sociabilité
(rôle) que toute personne se construit pour évoluer dans la société des gens ordinaires et dans son
milieu social d’appartenance, pour ne laisser de visible qu’un « noyau dur » qui est la personne telle
qu’elle est vraiment au fond d’elle-même[88].
Ce processus de recrutement est un dérivé, adapté à une situation de clandestinité obligatoire et au
monde civil, des processus de sélection des hommes des unités militaires d’élite. Du point de vue du
spécialiste de la psychologie, et plus particulièrement de la neuropsychologie et du
behaviorisme[89], il s’agit bien plus d’un « lavage de cerveau » que d’une batterie de tests, et c’est,
en effet, le but recherché par les spécialistes du recrutement des services secrets, parmi lesquels on
trouve des psychiatres[90].
Car il convient de garder à l’esprit qu’être un « agent de terrain » (clandestin) des services secrets
n’est pas un « emploi » au sens où le grand public l’entend ordinairement, puisque la vie de celui-ci
sera totalement mise sous contrôle, depuis ses revenus et logement jusqu’à ses relations — les
persistances et détermination dans l’engagement évoquées plus haut s’avéreront fort utiles au moment
où la recrue devra accepter ce lot.

LA FORMATION

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La vie des employés et des agents des services secrets comprend bien sûr des formations et cours
spécifiques. Cependant, les salles secrètes où des classes de recrues reçoivent au fil de journées
entières et consécutives une formation complète d’espion, comprenant des initiations à la
manipulation de divers gadgets, armes et explosifs et au cryptage de messages secrets, est un cliché
de cinéma qui ne correspond à aucune réalité, dans aucun service secret, et ce pour les raisons qui
suivent.
Les services secrets n’enseignement à leurs employés et agents que ce dont ils ont, ou auront
besoin dans le cadre strict des missions qui leur sont confiées ; nous avons précédemment évoqué ce
point.
Pour ce qui concerne les agents clandestins devant être envoyés à l’étranger, ceux-ci, contre toute
attente, ne reçoivent qu’une formation minimum, laquelle est dispensée de manière aussi informelle
que possible et toujours à titre individuel, sous la forme de ce que l’on pourrait appeler, en exagérant
un peu, de « petits modules de formation ». Une partie de cette formation, qui ne comporte aucun
secret que d’autres services secrets ne connaîtraient pas, commence d’ailleurs durant le processus de
recrutement, bien avant que celui-ci soit achevé : des cours intensifs de self-défense, par exemple,
qui sont, en vérité, autant destinés à achever d’user les ressources psychologiques de la recrue.
De nos jours, les agents secrets reçoivent réellement leur formation dans les pays mêmes où ils
sont envoyés, toujours en fonction de leurs besoins absolus, et de manière très discrète. C’est-à-dire
qu’on ne leur apprend même pas à repérer une filature, et donc moins encore à la déjouer, au motif
qu’un individu sous surveillance qui fait usage d’un parcours de sécurité dans le but de tenter de
déjouer une filature confirmerait ainsi les éventuels soupçons qui pèsent sur lui[91]. Sinon, la
surveillance ponctuelle et légère de ses mouvements et agissements deviendrait aussitôt une
surveillance lourde, laquelle ne pourrait plus être déjouée du tout.
Dans son livre, DGSE : Service Action, l’agent des services secrets français Pierre Martinet
explique qu’il était si pauvre à un moment de son recrutement qu’il a dû se résigner à aller voler de
la nourriture dans des magasins. On peut croire à cette anecdote, mais pas complètement dans le
contexte où son auteur la raconte. Car, en fait, le vol de marchandises dans des magasins fait bel et
bien partie d’un entraînement informel d’agent secret visant à lui apprendre à gérer son stress à
l’occasion d’un vol (qui pourra plus tard être celui d’un autre type de marchandises), à tenter de
déjouer une surveillance humaine et vidéo, et aussi, pendant qu’on y est, à lui apprendre un moyen de
survie en milieu urbain[92].
Les cours de tirs, chers aux amateurs de films de James Bond, ne font pas partie de la plupart des
formations, toutes spécialités confondues. Un agent secret n’a jamais besoin de se servir d’une arme à
feu, même pour tuer, si jamais une telle chose doit arriver, puisque les services secrets ne tuent plus à
l’aide d’armes à feu depuis à peu près la fin de la Seconde Guerre mondiale[93].
Les employés et agents des services qui sont censés utiliser les gadgets d’espions chers au cinéma
sont les agents du contre-espionnage, car ils ont besoin de tous types de moyens sophistiqués pour
surveiller les agissements des individus suspectés d’espionnage, ou connus comme des agents de
services secrets étrangers avérés. En sus, ces autres agents apprennent des techniques de filatures à
pied ou par des moyens de locomotion.
Les analystes, qui travailleront toute leur vie durant dans un bureau, hormis quelques voyages
d’études dans les pays auxquels ils se consacrent, reçoivent régulièrement des cours de géopolitique,
d’économie et autres matières dans de véritables salles de cours, en effet. Idem pour les spécialistes
chargés de la surveillance de l’Internet ; mais il s’agit plutôt, dans ce dernier cas, d’échanges de
découvertes, de trucs et d’astuces entre employés, parmi lesquels on trouve couramment
d’authentiques ex-hackers de haut niveau qui ont été contraints d’accepter de travailler pour les
services secrets en échange de leur liberté ou d’une remise de peine[94].