L’avocat et le psychiatre, piliers des services secrets modernes

L’AVOCAT

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La principale préoccupation commune à tous les services secrets est de ne jamais laisser de preuves permettant de les désigner nommément comme les auteurs d’une de leurs missions. Car un service secret ne fait jamais rien qu’il ne puisse nier plus tard ; ce qui signifie qu’il doit quotidiennement renoncer à des actions qui serviraient pourtant fort bien ses priorités et objectifs immédiats ou futurs, juste parce que celles-ci pourraient permettre de le désigner un jour comme son auteur.

Considérons un exemple imaginaire, fortement inspiré du cas typique de l’opération à laquelle le service secret d’une grande puissance économique doit quasi quotidiennement renoncer.

Les services secrets écoutent les communications téléphoniques d’un individu dont ils savent qu’il est l’auteur d’un trafic d’armes, mais comme ce trafiquant a des revenus connus et déclarés provenant d’une chaîne de pizzerias dont il est le propriétaire, il n’est raisonnablement pas possible de tenter de le mettre hors d’état de nuire grâce à une enquête fiscale. À l’issue de deux années de surveillance lourde, on n’a rien trouvé qui puisse prouver l’existence d’un trafic d’armes.

Cependant, les écoutes téléphoniques ont démontré formellement que cet homme a mis en place un ingénieux système qui lui permet de mettre une partie de la recette de sa chaîne de pizzeria dans sa poche, sans la déclarer. La surveillance humaine de visu a, quant à elle, permis de démontrer que l’homme consacre ces sommes d’argent non déclarées à des activités qui n’ont rien d’illégal, et qui ne laissent aucune trace fiscale ou simplement comptable. Déclencher une enquête fiscale « aléatoire et de routine » ne permettrait donc pas de trouver le truc que l’homme utilise pour détourner une partie de l’argent de son entreprise ; il faudrait, pour y parvenir, que les agents de l’administration fiscale aient eu accès aux enregistrements des écoutes téléphoniques des services secrets. Or, les lois du pays n’autorisent pas ce service public à procéder ainsi dans le cadre de ses enquêtes ; il faudrait pour cela que d’autres faits concordants indiquent une activité illégale relevant du droit commun, lesquels permettraient de légalement justifier une écoute téléphonique. Sinon, son avocat lui recommanderait certainement d’impliquer les media (qui ne pourraient faire la sourde oreille dans un cas de ce genre) pour faire de cette affaire un scandale, ce qui risquerait, évidemment, de déclencher une polémique nationale à propos des « intolérables méthodes d’espions de l’administration fiscale », et dont on finirait par parler à l’étranger. Le trafiquant pourrait même attaquer l’administration fiscale en justice, et obtenir de lourds dommages et intérêts. Il est à prévoir, enfin, que, se sachant surveillé, il mette un terme définitif à ses activités de trafic d’armes sans jamais avoir été inquiété pour cela.

Bref, pour les services secrets, faire usage de ces enregistrements d’écoutes téléphoniques, comme preuves à charge, mènerait à un cuisant fiasco.

Un service secret ne renoncerait jamais à poursuivre des investigations et une surveillance concernant un personnage tel que le trafiquant de l’exemple que nous venons de voir, car une de ses missions est de pouvoir intervenir dans le pays, là ou la justice, qui ne peut fonctionner qu’à l’aide de preuves matérielles, de témoignages crédibles et d’aveux, doit admettre son impuissance. Et comme prétendre faire justice sans respecter les procédures légales universellement adoptées dans tous les pays qui se prétendent des démocraties, c’est se mettre soi-même dans l’illégalité et l’arbitraire, il devient alors crucial de tout mettre en œuvre pour pouvoir agir dans une parfaite clandestinité — tout comme le criminel doit tout mettre en œuvre pour dissimuler la véritable origine de ses revenus derrière une activité légale de façade.

Mais les services secrets n’aiment guère se contenter, comme le font bien ces criminels, de s’abriter derrière une simple astuce légale dont l’opinion publique n’est jamais dupe ; ils ne veulent même pas que cette dernière puisse songer plus d’une seconde à eux lorsqu’elle se mettra en quête d’un coupable.

C’est pour cette dernière raison que les services secrets emploient des avocats à plein temps, car, de leur point de vue, il ne leur suffit pas de se préserver d’une accusation immédiate de l’opinion publique ; il faut également que leurs opérations clandestines puissent résister aux enquêtes ultérieures des journalistes d’investigation comme à celles des historiens spécialistes — dont certains ont une grande connaissance de leurs habitudes et manière d’effacer leurs traces.

Nous aurons l’occasion de revenir sur ce dernier point en particulier, dans les chapitres concernant la surveillance des media de masse et de l’Internet.

Il fut un temps, dans de nombreux pays et avant le boom de l’Internet, où il était relativement aisé pour les services secrets de prévenir la révélation, par les media de leurs pays comme par ceux de l’étranger, d’une affaire les concernant directement (ou d’une autre concernant des personnalités en vue). Ce n’est plus possible à l’heure des blogs et des media d’information en ligne, parce que ces derniers sont créés et lancés en un temps record par n’importe qui et à peu de frais, canaux d’information totalement libres et indépendants, auxquels viennent s’ajouter, depuis tout récemment, ce que l’on appelle les « réseaux sociaux » (d’où la nécessité pour les services secrets d’une surveillance de l’Internet, laquelle implique, à elle seule, un besoin important de moyens techniques et de personnels supplémentaires, ainsi que nous le verrons).

Sachant que les services secrets ne sont pas censés avoir à recourir aux services d’avocats devant les défendre devant une cour de justice, alors que la violation quotidienne des lois est le corollaire de toutes leurs missions, ceux-ci doivent donc consulter ces hommes de loi avant d’entreprendre quoi que ce soit. Car de toutes les opérations et missions régulièrement accomplies par les services secrets, un certain nombre attirent inévitablement la suspicion de l’opinion publique, que ce soit sur la base de petites erreurs commises par des planificateurs ou par les petites fautes des agents qui sont alors interprétées comme des faits troublants, ou par le fait de simples déductions logiques faisant émerger un mobile lorsqu’elles sont « mises bout à bout ». De plus, ce que l’opinion publique sait ou croit savoir de tel ou tel service secret constitue pour celui-ci un handicap supplémentaire qu’il n’est pas toujours possible de surmonter — c’est aussi l’inverse qui se produit parfois, c’est le moment de le dire !

Par exemple, il suffit qu’une personnalité en vue meure « avant l’âge » pour que quelques-uns prétendent que c’est l’œuvre des services secrets, quand bien même on parviendra à démontrer formellement qu’il ne s’agit que d’un accident. Réciproquement, toutes les précautions prises autour d’une mission ne dissiperont jamais les doutes qui suivront la mort violente d’un ministre ou d’un militaire de haut rang (c’est le cas de la déduction logique qui pointe vers un mobile). Dans ce dernier cas, les services secrets se trouvent dans la même situation que le criminel connu de tous comme tel, et qui doit se contenter de l’alibi des « revenus légaux » venant diluer ceux qui ne le sont pas. Là encore, c’est un juriste qui sera chargé d’élaborer des prétextes recevables pour tenter d’apaiser l’opinion publique par la voix de quelques media complices.

Lorsque les services secrets repèrent un avocat ou un juriste, fraîchement diplômé ou pas, en vue de le recruter pour en faire un de leurs employés à temps plein, ils attendent de celui-ci un service très particulier, qui consiste, exclusivement, à contourner les lois et non à les respecter et à les appliquer, à élaborer des alibis à l’avance puisqu’il y aura forcément préméditation. Cette attente inhabituelle de l’homme de loi implique que ce dernier, lorsqu’il n’est encore qu’une recrue, ait également un profil psychologique bien particulier, ou soit un individu honnête, mais cependant d’accord pour admettre que la raison d’État prime sur les considérations d’éthique et de morale attendues par l’opinion publique.

Sachant, ainsi que nous l’avons vu, que les services secrets se sont considérablement développés en hommes et moyens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et que l’intelligence domestique est devenue leur mission principale, et donc leur plus grosse consommatrice d’employés, agents, contacts et sources diverses, ils emploient couramment aujourd’hui un grand nombre d’avocats et de juristes à temps plein, et également un certain nombre de ceux-ci en tant qu’agents clandestins agissant au grand jour dans un contexte juridique normal.

Pour que le lecteur puisse se faire une idée de l’importance du rôle des juristes (avocats diplômés et autres) au sein d’un service secret moderne appartenant à une des premières puissances économiques mondiales, on peut évaluer le nombre de ceux-ci à entre 200 et 600 individus employés à temps plein, sachant qu’un bâtiment de bureaux où une partie de cette catégorie particulière d’employés peut être rassemblée peut compter jusqu’à près de 100 individus.

Notons tout de même qu’une proportion relativement importante de ces personnels juristes se consacre au droit international dans la cadre des missions courantes et d’opérations de toutes sortes à l’étranger.

Et il faut encore ajouter à ces nombres :

  1. les juristes rattachés à certains départements ou secteurs d’activités spécifiques et qui servent les besoins courants de ceux-ci, exclusivement (juristes spécialistes du droit des affaires, dans le cadre de la mission spécifique d’intelligence économique, entre autres exemples) ;

  2. tous les personnels qui, en raison de leurs spécialités et rôles ordinaires, ont (obligatoirement) à se familiariser avec le droit pénal et les questions  juridiques et fiscales générales (droit commercial, droit civil, droit du travail…) ; c’est tout spécialement les cas des officiers traitants (par exemple et parce que ceux-ci sont tout de même nombreux), car ces derniers agissent quotidiennement en marge de la légalité, « sur le terrain », hors d’un contact physique immédiat de collègues auxquels ils pourraient demander assistance à tout moment.

  3. presque tous les employés d’un service secret, parce que ceux-ci, sans être juristes, doivent avoir une connaissance du droit au-dessus de la moyenne de celle de la population (seul l’agent est abandonné à lui-même concernant cette matière, dans une large majorité de cas ; il ne reçoit de conseils que lorsque ses agissements risquent de nuire aux missions immédiates ou futures des services secrets en général, ou de son officier traitant en particulier).

On comprend, dès lors, que l’individu qui se trouve être la cible d’un service secret doit affronter un adversaire très difficile à atteindre, lequel a presque toujours l’avantage d’une stratégie à long terme faite d’alternatives futures déjà envisagées et à chacune desquelles correspond une réponse déjà planifiée.

LE PSYCHIATRE

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Sachant que le facteur humain est toujours déterminant dans le cadre de la poursuite de toute mission des services secrets[50], même à une époque où la technologie semble bien souvent avoir pris le pas sur tout ce que l’Homme peut faire, ceux-ci emploient, également à temps plein, un nombre élevé de psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes du comportement[51]. On met l’accent sur « le facteur humain » dans les services secrets, parce que l’Homme y est à la fois son « arme » principale et son maillon faible.

Le psychiatre des services secrets est appelé à être consulté dès la phase de recrutement d’un agent ou de tout employé, car chacun de ces derniers peut avoir un trouble que le recruteur ne verra pas forcément.

Ensuite, il sera encore consulté dans le cadre du suivi ordinaire des employés et agents du service, en relation avec les gestionnaires des ressources humaines et quelques cadres qui ont un besoin régulier de son expertise. Car s’il est aisé de dissuader un collaborateur de faire des révélations publiques, en recourant à des menaces de lourdes sanctions ou à des procédés préventifs plus sévères encore, ces deux dernières sécurités cessent d’être efficaces avec des individus dont l’état mental est devenu instable et imprévisible, ou qui, devenus suicidaires, ne craignent plus rien ni personne[52].

Or, le quotidien souvent très pénible des collaborateurs des services secrets, ainsi que nous l’avons vu au chapitre titré La vie de « l’employé » des services, favorise grandement l’émergence de troubles mentaux qui n’étaient que latents avant le contact avec le monde des services secrets, à commencer par les formes de dépression sévères liées ou non à des névroses ou a des désordres plus graves, lesquels peuvent réclamer des traitements thérapeutiques longs, incompatibles avec un travail régulier et satisfaisant dans un service secret[53].

Au-delà de la simple dépression passagère (et aussi de l’insomnie, également fréquente chez les employés des services secrets) qui peut être rapidement prise en charge et guérie, on trouve encore, toujours parmi les troubles les plus fréquemment constatés, les diverses formes que peuvent prendre le trouble de l’anxiété, la forme paranoïde de la schizophrénie et la paranoïa. Il y a d’autres troubles particuliers passagers qui peuvent être à l’origine de risques et d’erreurs professionnelles graves, mais qui peuvent facilement être guéris, tels que : la dissonance cognitive[54], le syndrome d’épuisement professionnel[55], le comportement passif-agressif[56]…

Pour prévenir ou repérer plus facilement l’apparition de la dépression ou d’autres troubles psychiques, les psychiatres des services secrets de plusieurs pays occidentaux ont trouvé une astuce simple qui consiste en la recommandation aux personnels de s’observer et de se surveiller mutuellement, et de signaler tout signe de comportements ou d’attitudes inhabituels à leurs chefs de services respectifs, lesquels doivent les rapporter à la direction du département concerné, qui, à son tour, en référera au service de sécurité intérieure et au service du personnel[57].

L’intervention du psychiatre des services secrets auprès des agents, lesquels, rappelons-le, ne sont pas membres du personnel régulier et titularisés, est de nature très différente, puisqu’informelle et présentée comme une rencontre ordinaire avec une personne dont l’agent ignore souvent qu’elle est psychiatre.

Tout d’abord, si le futur employé régulier des services secrets doit avoir une personnalité équilibrée, le recrutement d’agents et de contacts, et aussi celui des officiers traitants, s’affranchit couramment de cet impératif — cela dépendra, plus exactement, de la nature du trouble psychologique identifié. Car un « collaborateur extérieur » des services secrets peut présenter un grand intérêt pour ceux-ci, en raison même d’un trouble de la personnalité particulier. Le psychiatre, dans ces autres cas, apporte un concours précieux, car lui seul sait comment diriger et manipuler de tels individus, et aussi à quoi ils peuvent être employés utilement. Voici quelques exemples illustrant cette dernière particularité.

Un service secret a couramment besoin d’« hommes de main », dans le cadre des petites missions de harcèlement qui sont le lot régulier des services de contre-espionnage et d’intelligence domestique ; un pervers narcissique, ou un psychopathe peuvent être logés comme voisin de palier d’un agent étranger identifié comme tel et que l’on cherche à « faire craquer », en complément d’autres formes de harcèlement. Ou il peut être recommandé par une agence de placement de personnel à une entreprise jugée indésirable sur le territoire ; une jolie fille à la personnalité borderline[58] peut être envoyée dans les bras d’un homme marié que l’on cherche à séparer de sa famille en vue de le recruter, etc., etc. De nos jours, grâce à l’Internet et la surveillance aisée de l’ordinateur d’un individu, un service secret peut également favoriser ces « rencontres toxiques » en usant de ce moyen.

Enfin, le psychiatre des services secrets sélectionne les individus auxquels on confiera des tâches et missions qu’une personne équilibrée se montre incapable d’accomplir. Celles-ci consistent en la manipulation à long terme d’agents, la supervision de missions de harcèlement, d’éliminations sociales et physiques, ainsi que divers types d’activités à l’étranger relevant de l’espionnage, strictement parlant. La variété des exemples est infinie, car elle dépend de facteurs multiples propres à chaque individu : les évènements clés de son enfance, sa personnalité et ses goûts, ses ambitions, ses intelligence et éducation, etc.

Dans les profils psychologiques de tous ces individus, on trouve ce que les psychiatres nomment la « sociopathie »[59]. Car si la sociopathie est une forme générique de trouble mental englobant diverses variantes ayant chacune des degrés divers, les individus qui en sont atteints présentent pour autre particularité d’être parfaitement capables de mener une existence normale, et d’interagir avec les autres. Seules des personnes ayant appris à reconnaître les sociopathes peuvent les identifier comme tels plus ou moins rapidement.

Comme le sociopathe apprend au long de son existence à adapter son comportement à ceux des individus normaux, son intelligence, si elle est grande, peut faire de lui un agent redoutable ou un officier traitant très efficace, contre lequel une personne normale et isolée ne pourra que difficilement se défendre.

Une autre caractéristique, fréquemment rencontrée chez certaines catégories de sociopathes et intéressant les services secrets, est une aptitude particulière à mentir et à tromper les experts les plus doués à analyser les micro-expressions[60] et les attitudes gestuelles, ainsi que les meilleurs matériels de détection de mensonges (détecteurs de mensonges et voice stress analyzers[61]), ceci en vertu du fait qu’ils n’éprouvent aucun sentiment de culpabilité lorsqu’ils mentent.

Les psychiatres des services secrets sont toujours consultés avant l’envoi d’un agent à l’étranger, et toujours, aussi, dans le cadre des opérations de recrutement de ressortissants étrangers, comme agent ou source, ayant des responsabilités importantes ou simplement susceptibles d’être utiles en raison de leurs activités professionnelles ou relations personnelles[62].