La vie de l’agent clandestin

La naissance de l’agent clandestin s’accomplit dans la douleur, à l’image d’un accouchement[39], et ce n’est que le début, pour une large majorité de ceux-ci, d’une existence faite de renoncements quotidiens jusqu’à la fin de leur vie, puisqu’on ne quitte pas les services secrets une fois que l’on y est entré, en vertu du simple fait que l’on a eu connaissance de quelques-uns de ses secrets bien gardés. Tout comme c’est le cas pour l’employé des services secrets, l’agent ne peut cesser de le devenir que « les pieds devant », et ceci explique le nombre relativement important de suicides de ses agents et employés, ou des suites de maladies psychosomatiques diverses ayant pour origine le stress ou la dépression.

L’agent apprend à le devenir, et il continuera d’agir, exclusivement, selon les faits et méthodes découverts par le célèbre médecin et physiologiste russe Ivan Pavlov, c’est-à-dire toujours selon des ordres donnés implicitement ; jamais à l’aide d’explications verbales ou écrites, grâce au processus de communication binaire des punition et récompense. Mais dans le cas d’un agent, les punitions lui sont toujours infligées promptement, et les récompenses rarement offertes, ou savamment distillées, de manière à ne jamais lui offrir la moindre occasion de distraction dans la mission, ni moyen qui pourrait lui permettre d’échapper, ne serait-ce que temporairement, au contrôle absolu de son quotidien. C’est de là que vient cette tradition, dans les services secrets de quelques pays, d’appeler ses agents des « chiens », en référence au chien de Pavlov. Car, globalement, la psychologie des services secrets est basée sur l’action, sur une véritable croyance irrationnelle en l’intuition, et sur une expérience consommée de la manipulation des hommes et des femmes.

La direction de tout agent commence par le déni de son droit à mener son existence comme il l’entend[40], et, pour d’évidentes raisons, tous les services secrets montrent toujours une ardeur particulière à démentir cet aspect de la vie de ses employés, en exhibant pour ce faire de rares exemples d’employés des services qui semblent fort bien s’en porter — on peut assez bien comparer ces « heureuses recrues » à l’appartement-témoin de l’agent immobilier peu scrupuleux.

Les services secrets considèrent qu’un agent sans mobile ne peut être « digne de confiance » — la notion de confiance employée ici ne concerne que la valeur à accorder aux dires de l’agent, son obéissance et sa « fidélité » ne découlant que de la crainte d’une sanction. C’est pourquoi les recruteurs de l’agent jugent nécessaire de lui en trouver un, c’est-à-dire de le « tailler sur-mesure » pour lui. Car il est important pour les services secrets de savoir pourquoi l’agent fait ce que l’on attend de lui, une fois que l’alibi de la « collaboration » a pris le pas sur la menace du chantage.

Le colonel Walter Nicolaï (1873-1947), qui fut le chef des services secrets allemand de 1913 à 1920, a livré à l’Histoire un témoignage à la fois hautement crédible, unique et de première main, qui ne fut jamais renouvelé par d’autres cadres des services secrets jusqu’à ce jour, sous la forme d’un essai intitulé Forces secrètes, publié en 1932. En effet, ce livre insiste sur l’influence des cultures, par pays, sur les fonctionnements et efficacités de leurs services secrets respectifs pris dans leurs globalités, et aussi sur leurs agents en tant qu’individus. Et cet auteur de relever des différences récurrentes et très notables d’un pays et d’une culture à l’autre, jusqu’à brosser des portraits types d’agents secrets par pays.

Dans Forces secrètes — en substance, car rapporter ce qui y est expliqué très en détail et dans son contexte allongerait considérablement ce chapitre et pourrait ennuyer le lecteur — le colonel Nicolaï dit avoir constaté, lors des nombreux recrutements d’agents qu’il eut à superviser, des capacités de résistance psychologiques, des perceptions de l’amour propre et des prédispositions à s’impliquer fortement pour une cause ou pour un pays, fort différentes d’un pays à un autre.

En somme, et en moyenne, des Allemands, des Russes, des Français, des Belges wallons, des Belges flamands et des Français ne réagiraient pas chacun et typiquement de la même manière lorsque confrontés à des alternatives du même type que celle que nous venons de présenter.

D’autres faits historiques, aujourd’hui connus de tous ceux qui s’intéressent sérieusement à l’Histoire, indiquent que les exemples récurrents de volontés les plus fortes et les plus remarquables chez l’être humain, par pays, ethnies ou milieu socioculturels, se situent chez les Japonais et chez les Indiens d’Amérique du Nord.

Dans le cas des Japonais, tout le monde a pu s’étonner des kamikazes de la Seconde Guerre mondiale, qui n’ont pas eu d’équivalents aussi récurrents (quelques cas isolés seulement) dans tous les autres pays du monde à cette époque. Le grand public connaît moins, en revanche, ces cas de Japonais, hommes, femmes et enfants, qui se suicidèrent collectivement et sur le champ pour ne pas être faits prisonniers par les troupes américaines[41]. On peut encore citer le cas étonnant du lieutenant des services de renseignement militaires japonais Iroo Onoda, qui fut envoyé sur l’île de Lubang, dans les actuelles Philippines, en 1944, où il poursuivit la mission qui lui avait été assignée et refusa de se rendre ou de se laisser capturer jusqu’au 9 mars 1974, c’est-à-dire durant 30 années[42].

Pour ce qui concerne le cas des Indiens d’Amérique du Nord, à l’exception des membres de quelques rares tribus, ceux-ci, très majoritairement, n’acceptèrent jamais de servir d’esclaves aux colons blancs et préféraient la mort, ce qui contraignit ces derniers à devoir faire venir par bateaux des esclaves d’Afrique.

Pour mieux échapper au soupçon et au crédit que l’on pourrait accorder aux actes répréhensibles que l’on attend de lui (et ceux-ci ne manquent pas), l’agent cherche souvent à s’abriter derrière la prétention d’un comportement instable, immature ou plus simplement « dérangé » ou marginal ; mais ce choix n’est généralement pas le sien (exactement comme dans un jeu de rôle, où il y a un « maître du jeu » qui est là pour en décider).

De toute façon, et contrairement à ce qu’il en est pour l’employé des services secrets, il est assez fréquent que ces derniers recrutent comme agents des individus ayant des troubles psychologiques, pour des raisons que le lecteur va bien vite comprendre. Car voici une anecdote racontant un cas, authentique, d’un individu mythomane dont un service de contre-espionnage ouest-européen fit un agent fort utile.

Un faux recrutement fut organisé pour cet individu, de manière à lui faire croire qu’il était devenu un agent du service de contre-espionnage, ce qui était, dans ce cas, à la fois vrai et faux. Concrètement, le service de contre-espionnage laissa cet homme croire en sa propre perception de ce qu’est un agent secret. Et on lui confia d’authentiques petites missions, et même d’authentiques informations confidentielles concernant certaines personnes. Précisons à cet instant qu’il s’agissait d’un ancien militaire, renvoyé des forces spéciales pour trouble mental, qui s’était passionné pour le sujet des services secrets, et qui avait lu toutes sortes de livres sur ce sujet. Entre son passage dans une unité des forces spéciales et tout ce qu’il avait lu sur le sujet du renseignement, il pouvait fort bien se faire passer pour un membre des services secrets auprès de beaucoup de non-initiés.
L’homme rêvait depuis longtemps de devenir un jour un agent secret ; il ne fut donc pas difficile à convaincre, et il déploya un zèle qui serait fort embarrassant si venant d’un authentique agent.

On l’envoya donc approcher diverses personnes, dont quelques personnalités, après lui avoir donné des informations concernant celles-ci qu’un individu ordinaire n’aurait pu se procurer, tels que des faits très personnels collectés à l’occasion d’écoutes téléphoniques et d’interception de consultations de l’Internet. Faits que « l’agent mythomane » s’empressa bien vite de répéter aux intéressés, aux seuls fins de montrer ses importance et pouvoir. Et, comme prévu, il laissa entendre qu’il était un « officier du contre-espionnage ».

C’est bien ainsi que les personnes qu’il fut chargé d’approcher le prirent tout d’abord au sérieux, puis se demandèrent ce qui leur arrivait, on s’en doute. Car toutes ces personnes furent rapidement, et systèmatiquement, confrontées à la même étrange situation, et surtout à un doute épouvantable : celui d’avoir affaire à un déséquilibré qui détient cependant des informations que seul un service secret peut connaître !

Du point de vue de ces victimes, c’était une situation inextricable, puisqu’elles étaient toutes assez intelligentes pour comprendre que personne ne les prendrait au sérieux si elles venaient à se plaindre de telles intrusions dans leurs vies privées. Sitôt que l’une de ces personnes congédiait « l’agent mythomane », ce dernier revenait à la charge avec de nouvelles informations plus privées et plus précises encore, toujours fournies par le service de contre-espionnage.

En fait, toutes ces petites missions ne consistaient qu’en des intimidations, des tentatives de discrédit et autres harcèlements. L’énorme avantage d’un mythomane, du point de vue d’un service secret, est que tout ce qu’il peut savoir, dire et faire peut être promptement et facilement démenti à tout moment. Précisons que la mission de l’agent mythomane de cette anecdote se termina finalement par une peine de deux années d’emprisonnement, assortie d’un suivi psychiatrique.

LA RÉMUNÉRATION DE L’AGENT

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Contrairement à une autre idée reçue, être agent secret n’est pas considéré par les services secrets comme une vocation professionnelle donnant lieu à une rémunération. Nous avons vu que ceux qui servent les services secrets ne sont pas payés à la hauteur de leurs efforts, capacités et talents particuliers ; on peut dire que c’est pire pour les agents, car la seule récompense que ceux-ci peuvent espérer ne dépasse guère le (rare) compliment de leurs officiers traitants, ou de petits cadeaux qui ne pourraient être convertis en monnaie sonnante et trébuchante (vacances, voyages, restaurants et nourriture, prostitué(e)s et autres plaisirs éphémères…). Car le règlement interne des services secrets interdit de rémunérer l’agent en numéraire, au prétexte que la fidélité ne se vend pas.

L’agent doit donc tirer ses maigres revenus d’une activité de couverture généralement placée sous le contrôle discret des services secrets, qu’il exerce en sus de ses activités clandestines. Car l’agent qui peut se mouvoir de son propre chef sans contrainte est pour son officier traitant une liberté venant limiter son autorité. L’autorité de l’officier-traitant sur l’agent n’est ainsi assurée qu’au prix de fortes tensions, de contradictions et de paradoxes venant expliquer le caractère structurellement instable de cette interaction insolite, et qui semblerait complètement absurde à l’entendement de celui qui n’en connaît pas les véritables causes.

L’AGENT RECRUTEUR

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Avec le temps, la relation entre l’agent et son officier traitant doit se « stabiliser », afin que celle- ci puisse offrir la possibilité d’une pyramide hiérarchique d’actions et de relations devant échapper à la logique du monde des gens normaux. Un empilement de savoirs et de responsabilités doit pouvoir prendre place. Le tout doit mener à des attitudes et à des actions, et à l’opacité d’un réseau d’individus bien réel, mais dont l’existence serait impossible à démontrer devant une justice à l’esprit rationnel qui réclame des preuves matérielles et des aveux que personne ne lui présentera.

Lorsqu’il est familiarisé avec les nombreuses contraintes de sa nouvelle vie, l’agent peut recruter à son tour, de fait sinon de droit, un « sous-agent ».

Le dessin explicatif, ci-dessous, montre la cascade d’intermédiaires entre les services secrets et la source inconsciente ; ce type d’organisation est applicable autant au cas du réseau d’espionnage « classique » dans un pays étranger qu’à celui de l’intelligence domestique, à quelques différences mineures et de forme près.

Aussi, le lecteur doit comprendre qu’il est fréquent qu’un agent n’ait pas de sous-agents ni de sources ; c’est fonction de sa spécialité et de ce que l’on attend de lui.

LE « SUPER AGENT »

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Les agents devant apparaître comme des cadres supérieurs ou de riches entrepreneurs se voient temporairement confier des possessions qui ne leur appartiennent pas, et qu’ils devront rendre un jour (ce que l’opinion publique n’est évidemment pas censée savoir). Hôtes généreux en public, ces « super-agents » ne mangent que salades et sandwichs en privé.

Être un « super-agent » est un privilège extraordinaire que les services secrets n’accordent, « ordinairement », qu’à des recrues ayant manifesté des qualités jugées exceptionnelles et à l’issue d’une période de tests inhabituellement longue, suivie de périodes d’essais. La durée de l’ensemble du parcours ne peut être inférieure à cinq années, et prend couramment une dizaine d’années, voire plus (on parle de période probatoire).

Les exceptions, puisqu’il y en a, peuvent être motivées par des raisons fort différentes les unes des autres, et selon les pays ; cela va du fanatisme politique ou religieux de la recrue à sa simple appartenance à une élite. Par exemple, il est devenu courant et notoire, en Russie, que de jeunes hommes sortis de nulle part deviennent de puissants dirigeants de grandes entreprises quasiment du jour au lendemain, sans avoir pour autant de compétences particulièrement remarquables, ni qu’aucune biographie ne vienne en apporter quelques raisons plausibles ; c’est un fait que la population de ce pays doit accepter sans rien en dire. La Russie n’est pas le seul endroit au monde où les super-agents sont créés ainsi, mais c’est le seul qui considère qu’il n’est pas nécessaire de créer pour ceux-ci une légende[43] à peu près plausible.

Tous les services secrets du monde ne manquent jamais de grandes demeures bourgeoises immédiatement disponibles et sans héritiers, de véhicules de prestige, de bateaux, de biens mobiliers et de bijoux de valeur saisis par la justice, d’avions et d’hélicoptères qui pourront être empruntés, de coûteux vêtements saisis par les douanes, de banques complices prêtes à garantir des liquidités, et plus encore de témoins prêts à témoigner des exceptionnelles qualités et hauts faits de qui on leur désignera. De même qu’il ne suffit jamais que d’une startup et d’un gros contrat pour fabriquer, en à peine plus d’une année seulement, une réputation d’entrepreneur particulièrement habile. C’est ainsi que l’on fait des super-agents, depuis plus de deux cents ans.

LA DISCIPLINE

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Les services secrets assoient l’autorité qu’ils exercent sur leurs agents et personnels sur la puissance d’un pouvoir politique collectif, contre lequel un individu ne peut lutter. La relation personnelle qu’entretient un officier traitant avec son agent est très inégale. L’officier-traitant se présente toujours comme un individu riche et puissant, même lorsqu’il ne l’est pas en réalité ; et il le rappelle constamment à son agent comme un moyen de mieux l’assujettir par l’intimidation ou par la suggestion implicite d’une délivrance ultérieure possible (grâce à ses « influentes relations »).

Aussi, l’agent est seul et vulnérable (on veille constamment à entretenir un vide social autour de lui), tandis que l’officier-traitant peut compter sur l’appui de la bureaucratie. L’un est souvent derrière un bureau ; l’autre est « sur le terrain ». L’un est payé pour ce qu’il fait ; l’autre ne l’est pas.

Au sein des services secrets, cette inégalité est institutionnalisée. L’importance du contrôle total d’un agent est essentielle pour son officier traitant, car le contrôle d’un agent se fait par les moyens grâce auxquels il fera ce que les services secrets veulent qu’il fasse.

Le lecteur l’a maintenant bien compris, de l’exigence de connaître l’agent avec précision découle son assujettissement total. Certains services secrets ont une règle interne disant qu’un agent « doit être fermement tenu en laisse », d’autres qu’il doit être « maintenu d’une main de fer dans un gant de velours ». D’autres disent que « la capacité à manipuler de façon détachée des êtres humains est une vertu cardinale d’un recruteur, et que personne ne doit s’en indigner ». Car l’enjeu d’un tel rapport entre l’officier-traitant et son agent est bien de faire triompher dans une relation sociale la propre volonté du plus fort contre toute résistance, peu importe sur quoi repose cette relation, puisque l’illégalité est le premier outil des services secrets, ainsi que nous l’avons également vu, et le verrons encore.

Dans sa relation avec les victimes que son « maître » — c’est-à-dire, réellement et strictement du point de vue des services secrets, son officier traitant — lui désigne, l’agent s’efforce de semer des indices qui prouveront plus tard qu’il n’est qu’un irresponsable, ou le seul responsable.

Au titre de mesure préventive contre de possibles accusations de manipulation ou de chantage, et bien sûr d’enrober la transmission des ordres dans un flou de protection, les services secrets imposent parfois à leurs agents de recevoir leurs instructions par un messager ayant une couverture de voyant(e), d’astrologue, etc., dans le cadre de ce qui doit apparaître aux yeux de quiconque comme une consultation ordinaire. Ces consultations doivent réellement revêtir les apparences de ce qu’elles sont censées être, de manière à ce que même un agent d’un service de contre-espionnage ne puisse raisonnablement utiliser leurs enregistrements vidéo discrets comme preuve à charge devant une cour de justice. C’est ainsi que la distance s’installe entre l’agent et son officier traitant.

L’OFFICIER TRAITANT

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Si l’agent est un être faible du point de vue de la volonté — et, bien souvent, de la moralité aussi — cela ne fait pas de l’officier-traitant un être fort. À l’inverse de ses agents, l’officier-traitant est recruté selon un processus bureaucratique pas très éloigné d’une embauche ordinaire au sein de n’importe quelle administration, quoiqu’il soit appelé à vivre hors la surveillance physique permanente des services secrets, et de manière aussi clandestine que ses agents. Seuls une évaluation psychiatrique et des critères de milieu social différencient le recrutement d’un officier traitant de celui d’un cadre ordinaire interne des services secrets.

Le statut de maître contrôlant la vie d’autres individus, selon le mode opératoire que nous avons maintenant vu en détail, implique l’absence d’empathie. Un individu normalement constitué, du point de vue de l’équilibre mental et affectif, ne peut bien sûr infliger de la souffrance à ses semblables sans motifs justifiables, et sur des périodes qui durent toute une vie dans la plupart des cas.

Quoique l’alibi du patriotisme soit le plus fréquemment évoqué par l’officier-traitant pour justifier l’absence d’empathie qui doit le caractériser, le recours à des arguments religieux, idéologiques et philosophiques par celui-ci n’est pas rare. L’officier-traitant a pour problème d’avoir constamment besoin de justifier ses « méthodes de management », car de cette justification dépendent aussi l’autorité qu’il exerce sur ses agents, et ses espoirs de promotion au sein de sa hiérarchie des services secrets (ils sont très minces en vérité, puisque l’officier-traitant, du point de vue des services secrets, est lui aussi un pion qui doit nécessairement se compromettre personnellement par la pratique du chantage, entre autres formes de délits punis par la loi).

Tout comme la justice ne peut condamner à la prison sans la présence d’un délit, l’officier-traitant ne peut priver un individu de sa liberté sans la présence d’une justification recevable. C’est pourquoi l’officier-traitant, lorsqu’il est sommé de justifier ses actes, trouve cette dernière dans l’intérêt collectif de la raison d’État, en arguant de la logique du sacrifice d’un individu pour en sauver plusieurs.

Dans les faits, cependant, il arrive souvent, malheureusement, que la privation de liberté, les souffrances psychologiques et physiques infligées aux agents et aux familles de ceux-ci, ne sauvent que des privilèges et des intérêts personnels sans réel rapport avec les intérêts nationaux[44].

Pour autant, ce programme d’assujettissement d’un individu par un autre ne peut reposer exclusivement sur une violence réelle ou symbolique. Même si la violence n’est jamais très loin, et en tout cas jamais absente, celle-ci, proche de celle que l’on trouve dans l’armée, a besoin de relais efficaces devant la masquer aux yeux du monde normal tout en en assurant la pérennité. La menace de violences exercées sur des proches de l’agent est également utilisée. Les biens, indemnités et héritages sont couramment et aisément mis en otage, puisque dépendants de règlements et de décisions d’une bureaucratie d’État. Toutes ces mesures sont suavement présentées à l’agent, à la fois comme de la fermeté et de la bienveillance, un fait qui contribue largement à l’apparition de la pathologie mentale, de l’alcoolisme et d’autres formes de dépendances/échappatoires chez celui-ci. Car les services secrets ne se montrent jamais magnanimes ; ils ne veulent surtout pas laisser l’espoir à aucun de leurs agents qu’une honorable sortie est possible.

L’adverbe suavement n’est pas employé ici par pure forme littéraire, car l’officier-traitant doit lui-même suivre un modèle de comportement très particulier avec son agent, lequel lui a été enseigné. En effet, dans le but, à la fois de prévenir l’émergence de tous liens sincèrement affectifs ou de compassion entre l’officier-traitant et son agent, et aussi de stimuler l’agressivité dont ce dernier doit faire preuve pour être efficace, l’officier-traitant doit toujours suavement s’adresser à son agent (à un moment ou à un autre d’une conversation, au minimum), et lui présenter les faits et les contraintes les plus désagréables en montrant un sourire inapproprié à la circonstance[45]. L’officier-traitant demande aux messagers qu’il envoie parfois à son agent de faire de même[46]. L’humiliation est un des ingrédients de la manipulation des agents, et celle-ci est presque toujours employée de manière implicite, car les services secrets considèrent que pour qu’un agent soit parfaitement assujetti, il faut veiller à ne jamais lui laisser une occasion de retrouver son estime de lui-même, sentiment qui peut mener à des actes de rébellion ou à des tentatives de fuite.

Par principe, l’officier-traitant doit se méfier de son agent, et même le mépriser, pour s’être soumis aussi bassement qu’il le fait, quoique rien de ces méfiances et mépris ne doivent être montrés à ce dernier. Car l’officier-traitant doit tout de même s’efforcer de faire croire à son agent qu’il a confiance en lui. « La méfiance », dit le règlement interne d’un service secret, « qui règle la conduite de l’officier-traitant, ne doit jamais paraître dans les rapports qu’il entretient avec ses agents ».

L’officier-traitant doit avoir l’air d’« apprécier » son agent, au-delà du cynisme et des manières suaves qu’il doit régulièrement employer dans ses relations avec lui, afin qu’une relation affective et assimilatoire puisse s’installer, et ainsi venir réguler sa douleur morale. L’intensité de l’interaction, le risque parfois partagé ou supposé comme tel, la règle qui exige l’établissement d’une relation personnelle, et même la mauvaise conscience, sont autant d’éléments participant d’un phénomène d’attachement personnel tout à fait irrationnel du point de vue de la société normale. Il s’agit de la mise en place délibérée d’un processus de dépendance affective, en tous points similaire, dans la forme et dans le fond, à un syndrome de Stockholm[47], mais qui est ici délibérément fabriqué, puis contrôlé sur une très longue durée (plusieurs années à plusieurs dizaines d’années, jusqu’à ce l’agent meurt ou que l’officier-traitant cède sa place à un autre).

Enfin, un officier traitant ou un envoyé quelconque de tout service secret ne doit jamais donner un ordre à un agent ; il doit s’efforcer de suggérer (c’est le terme régulièrement employé) ce qu’il attend de celui-ci. En retour, l’agent doit comprendre qu’il s’agit bien d’un ordre, assorti de la promesse d’une sanction quelconque si celui-ci n’est pas exécuté. Plus subtile, indirecte ou implicite sera cette suggestion, et moins celui qui en est l’auteur s’exposera à une éventuelle poursuite judiciaire pour chantage (en prévision du cas d’un agent qui aurait l’idée d’enregistrer discrètement la conversation ou de conserver pieusement un message écrit dans ce but).

En dépit des apparences que suggèrent les traitements couramment accordés aux agents par les services secrets, la plupart de ces derniers les considèrent tout de même comme des investissements qu’il faut donc se garder de perdre. Il est difficile d’estimer le coût du recrutement d’un agent, celui des formations diverses qu’il peut avoir reçu, et surtout celui de sa surveillance, le plus lourd à long terme. Car une partie importante de ces coûts n’a pas été prélevée en argent dans la caisse d’un service secret. Le recrutement d’un agent a souvent impliqué la participation d’autres agents qui n’ont pas été payés pour cela ; cependant, ce temps de travail aurait pu être consacré à d’autres missions. En interne, dans ce service secret, il y a eu le temps consacré à une enquête de sécurité précédant le recrutement, lequel peut représenter de nombreuses heures de travail assorties de déplacements en voiture et/ou en train. Enfin, nous trouvons les lourds frais de surveillance qui impliquent des écoutes téléphoniques, des sonorisations du domicile parfois, des personnels spécialisés en filature et surveillance physique. Tous ces frais incontournables peuvent facilement être optimisés dans le cas d’un service secret d’État ; ils représenteraient une somme importante s’ils étaient pris en charge par une agence de détectives privés.

Du point de vue d’un service secret, la fuite, la disparition ou le décès d’un agent ayant reçu un minimum d’entraînement représente une perte sèche et soudaine d’un investissement considéré comme relativement important à important ; très important parfois. Mais au sein de certains services secrets, où une culture militaire domine, l’agent est considéré comme « une arme », ainsi que nous l’avons évoqué plus avant ; pas une arme telle qu’un fusil ou une mitrailleuse, mais plutôt une bombe ou un missile d’avion, donc une arme consommable dont la destruction est prévue et, d’un certain point de vue, « comptabilisée ». Or, « une bombe ne doit pas coûter le prix d’un avion ». C’est pourquoi les responsables du recrutement de certains services secrets surveillent attentivement les durées et coûts des recrutements des agents, et menacent les recruteurs de sanctions lorsqu’une de leurs recrues « se fait un peu trop prier ».

À ce point de ce que ce livre explique, le lecteur s’étonne-t-il encore de l’importance qui semble être parfois accordée à la vie de l’agent secret qui a été capturé puis présenté comme un otage ?

En cherchant à sauver la vie de cet otage, en usant bien souvent de moyens colossaux, le service secret ne cherche jamais qu’à ne rien révéler de l’indifférence qu’il manifeste ordinairement à l’égard de la vie de ceux qui le servent. Faut-il le rappeler — et l’auteur de ce livre n’est pas le seulà l’avoir fait —, les services secrets se refusent à considérer leurs agents comme plus que des « armes » ou des « chiens » tant que leurs existences demeurent inconnues du grand public, et comme des hommes et des femmes sitôt qu’elles le sont.

Mais les belles paroles sont plus fortes que les réalités ; c’est d’ailleurs à l’aune de la capacité à les maîtriser que l’on juge la performance de l’avocat et du politicien, même lorsque l’on a pourtant été maintes fois trompé.