La vie de « l’employé » des services

Vu sous un angle social, un service secret est une société hyper-organisée où la stabilité de la collectivité prime toujours sur celle de l’individu. Et l’importance de cette stabilité est telle, que celle qui y est accordée à l’individu doit nécessairement s’affranchir des critères moraux, éthiques et religieux qui prédominent dans le monde des gens ordinaires. Il en résulte que, parce que l’opinion publique serait outrée de découvrir les pleines réalités de la vie des hommes et des femmes des services secrets, ces derniers doivent en faire l’un de leurs secrets les mieux gardés — ce qui réclame, en sus, le recours à des formes de menaces et de mesures de rétorsion que l’on ne rencontre guère, ailleurs, que dans les mafias et autres organisations criminelles puissantes. Ceci explique pourquoi l’actualité rapporte si peu de cas de trahisons ou de fautes au sein des services secrets, alors que ses membres — par conséquent ses vulnérabilités — y sont pourtant nombreux.

Le choix du mot « employé » pour le titre de ce chapitre doit à un besoin de simplification, puisqu’aux statuts des différents types de collaborateurs officiels et officieux des services secrets est associée une large variété de qualificatifs, qui peuvent chacun être aussi peu clairs pour le grand public que les réelles missions qui y sont associées, ainsi que nous l’avons entrevu au chapitre précédent. On pourrait d’ailleurs séparer tous ces individus en deux catégories génériques, que n’importe quel service secret accepterait sans aucun doute hors la présence de l’opinion publique : les « militaires » d’un côté, et leurs « mercenaires » de l’autre[31].

L’indispensable préalable à la description de la condition de tous ces acteurs sera une présentation sommaire d’une notion générale, brillamment rationalisée par le sociologue et philosophe français George Sorel (1847-1922) : le mythe moderne, comme support indispensable de tous les engagements, idéologiques, patriotiques ou religieux. Car sans ce mythe, associant la réalité historique à la légende, le patriotisme dogmatique sur lequel prend racine l’esprit de corps indispensable au bon fonctionnement de tout service secret n’existerait pas, et les espions, depuis le simple agent jusqu’au directeur de centrale de renseignement ne seraient alors qu’une bande de barbares sans foi, ni loi, ni objectif clair, ni réel maître.

Le quotidien de tous les employés des services secrets, sans aucune exception, est amer du point de vue de ces derniers ; il rappelle sans cesse, à force d’exemples récurrents, et à l’image du clou qui, sous les coups répétés de marteau, s’enfonce toujours plus profondément dans le bois, que l’être humain n’est ni aussi bon, ni aussi grand que le prétend notre monde, et que contredire ce fait réclame une force et une volonté dont seule une très petite minorité est capable.

Tous les êtres humains équilibrés ont une connaissance plus ou moins complète du sens des mots éthique et morale, et ils l’acceptent, généralement. Même ceux qui prétendent que l’éthique et la morale ne sont que des produits issus de croyances religieuses s’indignent cependant, au moins au fond d’eux-mêmes, du vol, de la tricherie et de la tromperie, et du meurtre. C’est pourquoi il est impossible de faire s’impliquer sincèrement et quotidiennement de larges groupes d’êtres humains dans des actions que l’éthique et la morale réprouvent fermement, sans leur fournir le moindre substitut, le moindre alibi.

Le mythe, et le dogme qui en découle, sont dans ce cas les substituts de ces éthique et morale ; l’être humain a une capacité d’abstraction suffisante qui lui permet de les accepter ensemble comme l’alibi qui viendra justifier les actes les plus vils et les plus désagréables que l’on attendra de lui. Ces mythe et dogme seront littéralement « taillés sur mesure » pour son esprit et par son esprit.

Il nous est possible, à nous, humains, de nuire à notre prochain au nom d’un motif qui nous semble « recevable », alors que ce dernier est indiscutablement absurde sitôt que l’on y regarde d’un peu plus près.

Mais, chose surprenante, lorsque ce motif nous semble tout de même insuffisant en regard du mal que nous nous apprêtons à infliger, nous avons encore cette capacité à en créer un nouveau de toutes pièces, à partir de notions exclusivement abstraites, et donc imaginaires dans les faits (on défend un quartier arbitrairement désigné comme un « territoire » et une propriété privée, l’honneur d’un gang, d’une équipe de football ou d’un maître, etc.). Et c’est ainsi que nous pouvons voler, tromper et même tuer, au prétexte d’un amalgame d’abstractions dont nous avons décidé ou accepté, complètement arbitrairement, qu’il est « noble et vertueux »[32].

Ce mythe et son dogme, qui viennent prendre la place des éthique et morale admises par le reste du monde, y compris par les individus qui s’en défient, sont élaborés, toujours intelligemment, pour tous ceux dont l’engagement est attendu, mais dont les intelligence et savoirs seraient insuffisants, cependant, pour comprendre et accepter les visées réelles définies par la minorité dirigeante aux capacités intellectuelles supérieures. C’est pourquoi, même au cœur des services secrets qui sont, le plus souvent de nos jours et dans le cadre de leurs missions ordinaires, les créateurs de toutes sortes de mythes et de dogmes, il est nécessaire d’arguer de visées formelles pour faire se concrétiser les visées réelles.

La qualité déterminante de l’employé des services secrets, c’est une capacité rare à obéir aveuglément, associée à une volonté tout aussi rare de se mettre au service d’une autorité qui n’a aucun autre alibi à offrir que la raison d’État. N’importe quel service secret aura « foi » en la valeur d’un employé possédant ces deux caractéristiques. Car le patriotisme, tout comme la foi en quoi que ce soit, n’est pas inné ; il faut l’acquérir par un enseignement, implicite ou explicite peu importe — ne peut avoir foi en une religion que celui auquel on l’a racontée, au moins sommairement. Les hommes des services secrets ont hérité cette croyance des militaires qui dit que la détermination et la persistance, lorsque réunies, sont supérieures à l’intelligence.

LOYAUTÉ

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Les services secrets ne se reposent jamais sur la simple confiance, ni n’attendent la confiance de quiconque. Les notions de fidélité et de patriotisme sont bien sûr attendues de la part des employés des services secrets, nous avons déjà entrevu ce sujet, mais elles ne sont prises, dans les faits, que comme des valeurs sujettes à la relativité, donc sur lesquelles on ne peut compter les yeux fermés. De fait, l’actualité nous rapporte quotidiennement des cas de politiciens qui changent de partis, de cadres supérieurs d’entreprises qui vont travailler chez le concurrent, de couples notoirement très unis qui pourtant divorcent un jour…

Il en résulte que tout service secret s’assure toujours qu’il peut tenir les siens par le recours à des moyens et méthodes qu’il juge plus fiables.

Les services secrets qui servent des pays où la richesse personnelle est mal considérée sont tous contraints d’admettre, cependant, que l’argent est une garantie fiable de fidélité. Les billets de banque, l’or et les pierres précieuses ne fascinent pas juste pour ce qu’ils sont, à part pour quelques rares esprits dérangés, mais pour le bien-être, et surtout la sécurité, qu’ils apportent à celui qui les possède en quantités suffisantes. Personne ne peut contester que le locataire doit craindre un propriétaire, que l’employé qui a de modestes revenus doit craindre le licenciement, que celui qui marche à pied doit craindre le froid, la chaleur et la fatigue, que le pauvre doit redouter la maladie et les diverses affections de la vieillesse, que le sans-emploi doit redouter le divorce et la perte de ses enfants, ou d’avoir à se satisfaire du conjoint qu’il n’aurait certainement pas choisi s’il avait eu le choix. Tout le monde sait que la possession de quelques richesses dispense de toutes ces craintes, et qu’elle permet enfin à l’esprit d’être assez libre pour pouvoir se consacrer pleinement à d’autres thèmes que le souci du lendemain.

C’est pourquoi les services secrets de tous les pays, toutes idéologies confondues, choisissent presque toujours pour cadres et chefs des individus qui étaient préservés des contingences matérielles avant leurs recrutements, et qui seront ainsi beaucoup moins vulnérables à l’offre d’un ennemi. Plus prosaïquement, à l’attention du lecteur qui pourrait encore douter de ce qui vient de lui être expliqué, les services secrets, tout comme l’individu ayant un minimum de jugeote, ne confieraient jamais la garde de leur portefeuille à un affamé.

Il résulte de ce principe élémentaire que la population des gens ordinaires a presque toujours une perception erronée de ce que sont les services secrets. Personne ne devient riche en travaillant pour les services secrets ; les exceptions ne sont qu’apparences d’exceptions, même pas des exceptions.

SALAIRES

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Les salaires versés par tous les services secrets du monde sont toujours chiches, juste suffisants pour satisfaire les besoins les plus élémentaires. Car un surplus de pouvoir économique est toujours susceptible d’être transformé en un espace de liberté physique, lequel peut sérieusement compliquer la surveillance d’un employé.

Par exemple, une prime ou une « rallonge » permettrait à cet employé de partir pour un court congé dans un pays lointain, avec le lot de secrets que l’on ne peut extraire temporairement de son esprit, ce qui obligerait à un surcoût important de sa surveillance — sans parler du fait qu’il pourrait être recruté durant son séjour à l’étranger par un service secret ennemi, et devenir ensuite une « taupe ».

Nous disions que celui qui est pauvre de richesses matérielles doit redouter toutes sortes de dangers et de souffrances, et toutes sortes d’autorités ; or c’est précisément pour cela que les services secrets maintiennent leurs employés, comme leurs agents, dans une dépendance matérielle toujours plus grande à mesure que l’on descend les degrés de la hiérarchie. Les finances de chaque employé des services secrets font l’objet d’une attention que le non-initié jugerait extraordinairement méticuleuse, calculées et contrôlées au centime près, juste suffisantes pour satisfaire les besoins les plus élémentaires, et rien d’autre. Dans les services secrets, la gestion des dépenses consacrées aux loisirs, indispensables à l’équilibre mental, n’est pas abandonnée à ceux qui doivent en jouir. Cette contingence, puisqu’elle est perçue comme telle dans ce contexte, est planifiée et gérée collectivement, toujours.

En outre, les services secrets considèrent qu’un individu dont les ressources excèdent ses besoins peut facilement noyer des revenus illégaux dans la masse de ceux qui sont légaux, et empêcher ainsi tout contrôle fiable de leur provenance exacte. L’exemple le plus clair et le plus démonstratif concernant ce problème est celui du délinquant qui dépense l’essentiel de l’argent qu’il gagne malhonnêtement dans les bars, restaurants et autres distractions similaires, services qui ne laissent guère de traces fiscales fiables. Si ce dernier dépense deux fois plus d’argent que d’ordinaire pour s’acheter des vêtements, il sera encore impossible de savoir exactement combien il a dépensé en tout. Tout au plus peut-on se lancer dans de grossières estimations des dépenses de ce genre, forcément très éloignées de la réalité.

Les services secrets ne veulent surtout pas que leurs services de sécurité interne et de surveillance de leurs personnels soient saturés par ce genre de problèmes ; ils y perdraient toute efficacité, et par conséquent leur raison d’être. À ce dernier égard comme à d’autres, un service secret peut être comparé à une mécanique particulièrement complexe et fragile, qui ne tolère aucun rouage inutile ou superflu, ni le moindre grain de poussière, dont le parfait fonctionnement nécessite un entretien de tous les instants, et dont l’usure ou la casse de chacun de ses organes doit toujours être anticipée en vue d’un remplacement avant que celle-ci ne se produise et stoppe ainsi les autres.

CONTRAT DE TRAVAIL

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Le travail à temps plein pour les services secrets ne donne jamais lieu à des contrats de travail et feuilles de paye à ses en-têtes, ceci afin, d’une part, d’éviter tout risque accidentel d’identification formelle de ses employés par le public (à l’occasion d’une demande de crédit, par exemple). Il faut également prévenir le risque que l’un de ces employés puisse user d’une telle preuve pour tenter d’en tirer quelque profit (tentative de publication d’un livre ou d’interview par les media, ou comme preuve de bonne foi dans le cadre d’une tentative de demande d’asile politique dans un pays étranger). C’est pourquoi tous ces documents sont établis par des services administratifs divers, depuis des ministères à l’armée, et aussi par des entreprises privées sous contrôle discret des services secrets.

LOGEMENT

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Il faut savoir, à cet instant de la présentation de la vie de l’employé de services secrets (de bureau, mais souvent aussi de l’agent ou de l’officier-traitant qui s’en trouve à l’extérieur), que l’emplacement de son domicile lui est imposé, dans un immeuble, un groupe de logements individuels, ou même un petit quartier ou village, ainsi que cela a été brièvement évoqué plus avant.

Dans les cas des services secrets de plusieurs pays occidentaux, les dépenses et frais autres que ceux de logement sont optimisés et contrôlés, entre autres exemples, par l’existence de points d’alimentation à prix réduits recommandés, et de réseaux informels d’approvisionnement de biens divers vendus à des tarifs particulièrement avantageux, tels que téléviseurs et équipements électroménagers, matériels informatiques, vêtements et chaussures, etc., etc. Les vacances loin du domicile existent bien, mais elles prennent la forme de voyages organisés en groupe (autobus, de préférence), et, dans quelques cas, de séjours individuels placés sous la surveillance discrète de correspondants des services secrets disposant de biens immobiliers, bateaux…

On le comprend, après avoir pris connaissance de ce qui vient d’être dit, la jouissance d’un véhicule n’est accordée qu’à partir du rang de cadre subalterne (mais cet employé doit remettre son passeport, s’il en a un, à ses employeurs).

DISCIPLINE

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Tous les services secrets pratiquent une discipline de fer qui repose bien sur la crainte, et non sur quelque engagement patriotique ou idéologique, puisque, réellement, ce dernier ingrédient n’a pour réelle fonction que celle de l’alibi.

Le recours quasi exclusif à la crainte et à la menace pour maintenir la discipline est bien loin d’être une invention récente des services secrets ; on en retrouve des traces attestées dans la Sparte antique, et c’est pourquoi l’étude des textes de Thucydide est un des préliminaires à la formation des cadres de certains services secrets[33]. Citons quelques phrases révélatrices de Thucydide pour le lecteur qui connaîtrait mal cet auteur classique grec : « C’est une règle générale de la nature humaine : les gens méprisent ceux qui les traitent bien et regardent vers ceux qui ne leur font pas de concessions » ; « Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir » ; « Quand on peut user de violence, il n’est nul besoin de procès » ; « Il est dans la nature de l’homme d’opprimer ceux qui cèdent et de respecter ceux qui résistent ».

D’autres services secrets recommandent à leurs cadres la lecture du Testament politique de Fréderic II de Prusse (dit le Grand), un ouvrage rédigé en français par son auteur en 1752, et qui est resté durant longtemps un document secret ne devant pas être porté à la connaissance du grand public ; sa publication a été plus ou moins censurée par la suite et jusqu’à nos jours, dans de nombreux pays[34].

Voici, extraite du Testament politique de Fréderic II, la recommandation que suivent toujours aujourd’hui quelques services secrets occidentaux, initialement pensée pour l’armée de Prusse :

« La discipline militaire introduit dans les troupes une obéissance aveugle. Cette subordination soumet le soldat à l’of icier, l’of icier à son commandeur, le colonel au général et le corps des généraux à celui qui commande l’armée. Un soldat qui murmure contre un bas-of icier ou qui tire le sabre pour se défendre, un of icier qui tire l’épée contre son commandeur, et ainsi du reste — contre tous ceux-là est dicté peine de mort. Ce n’est point envers eux que le souverain peut user de clémence ; l’exemple en serait dangereux : le moindre relâchement entraînerait le libertinage, celui-là l’esprit de sédition, et enfin les chefs, n’étant plus les maîtres de leurs subordonnés, se verraient obligés de leur obéir.

Voilà pourquoi les généraux et les colonels ont une autorité despotique sur leurs régiments. Ils sont obligés d’en répondre, corps pour corps, au souverain ; le chef reçoit les ordres du prince, et ce dernier est sûr de leur exécution. Il arrive de là que des troupes, nourries dans cette subordination sévère, ne sachent ni désobéir ni raisonner ni se plaindre ; qu’elles sont dociles aux commandements dans les plus grands dangers, et qu’elles af rontent la mort, lorsque leurs chefs le leur ordonnent ; elles vont où elles sont menées, et font des merveilles, lorsque l’exemple de braves of iciers les encourage.

La discipline contient le soldat et l’oblige de mener une vie sage et réglée ; elle l’abstient de toute violence, du vol, de l’ivrognerie, du jeu et l’oblige à être retiré dans son quartier à l’heure de la retraite. Un régiment bien discipliné doit être plus sage qu’aucun couvent de moines ; et par cette sévère subordination on fait que toute une armée dépend de la conduite d’un seul homme, et que, si celui-là est un habile capitaine, il n’a qu’à bien penser et être sûr de l’exactitude de l’exécution. »

PROTECTION DU SECRET ET SANCTIONS

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Tous ces services, et entreprises lorsque l’employé travaille sous couverture à l’extérieur du quartier général, ayant pour caractéristique commune la nécessité d’une confidentialité et de moyens de sécurité devant protéger quelques-unes de leurs activités ordinaires, ceci vient justifier un engagement formel par écrit à la tenue du « secret professionnel ». C’est ce document qui sera utilisé lors la prétendue divulgation d’informations, bien entendu sans rapport avec celles, plus secrètes, qui auront réellement et intentionnellement été révélées à des individus extérieurs aux services secrets[35].

Lorsqu’un employé des services secrets se rend coupable d’une divulgation consciente et délibérée du secret, y compris celui, tout personnel, des seules conditions de son existence, les sanctions prises contre lui sont toujours très lourdes, sans communes mesures avec celles, légales, ordinairement appliquées à l’extérieur du monde des services secrets[36].

Les services secrets considèrent, à juste titre bien souvent, que le secret qui caractérise ordinairement toutes ses activités, et les diverses formes de son existence, a, d’un point de vue global, une importance supérieure à celle d’un individu, de sa liberté ou de son bien-être. Partant d’une telle prise de position, l’acte de révélation non autorisée du secret revêt une gravité qui dépasse celle d’un délit de droit commun, quel qu’il soit.

Mais comme l’acte de violation du secret mènerait lui-même à la divulgation d’autres secrets s’il était puni par un tribunal civil, les jugement et sanction de celui-ci sont prononcés et appliqués en secret par les services secrets eux-mêmes, hors de toute supervision du pouvoir judiciaire officiel. L’exception à cette règle ne se produit que lorsque le coupable est parvenu à faire reconnaître son statut passé ou actuel d’employé des services secrets auprès du grand public — ce qui est rare parce que très difficile à démontrer sans avoir été entre temps accusé de folie ou de délire. Et dans ce dernier cas, c’est un procès civil à huis clos qui a lieu, si l’on considère que la sanction qui aurait dû être appliquée en interne pourrait susciter une curiosité accrue du grand public, tels que maladie, accident ou mort suspecte — car ce dernier genre de sanction est parfois appliqué. Les détails concernant de telles sanctions sont en tous points similaires à ceux présentés dans le chapitre de ce livre consacré aux méthodes modernes d’élimination des individus par les services secrets.

RELIGION

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Le lecteur est certainement curieux de savoir si la religion peut-être amenée à jouer un rôle important au sein d’un service secret, et, plus particulièrement, par rapport à sa culture.

Il n’est pas difficile d’admettre que la religion occupe une place importante dans les services secrets des pays de la péninsule arabique. Les choses sont plus complexes dans les cas des pays occidentaux, et on peut dire que, d’un pays occidental à un autre, les découvertes et considérations proposées par le sociologue allemand Max Weber (1864-1920), dans son célèbre ouvrage L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), s’appliquent pleinement. Pour quelques services secrets occidentaux, la pratique d’une religion, ou juste la croyance en l’une d’elles, pose le problème de la loyauté envers l’État (ou/et envers la cause politique lorsque celle-ci a une grande importance). C’est pourquoi la croyance en une religion est souvent un motif de discrimination au sein des services secrets des pays « de gauche » ; elle y est très mal tolérée, voire pas du tout.

Dans les pays où la religion dominante est historiquement le protestantisme, c’est exactement le contraire qui se produit : on ne pourra accorder une pleine confiance à un individu qui est athée, voire qui est catholique. Nous verrons dans un autre chapitre, et concernant quelques pays en particulier, que le contrôle de l’accès à des responsabilités importantes dans un service secret peut être (fréquemment, mais pas forcément) conditionné par l’appartenance à une société secrète locale qui prônera l’athéisme, ou, au contraire, la foi en un dieu. Tel est le cas des services secrets anglais et américains, au sein desquels la foi en Dieu est vivement souhaitée, sinon requise. Depuis les créations de la CIA et du FBI, on a remarqué une forte majorité de Protestants dans la première, et une forte majorité de Catholiques dans le second. Dans les services secrets anglais, on a rencontré une forte majorité de Protestants. Dans les services secrets français et allemands, depuis le début des années 1960, environ, on a pu assister à une profonde mutation concernant la question des croyances religieuses. Avant cette période, on rencontrait une proportion importante de Catholiques dans les services secrets français, et de Protestants luthériens dans les services secrets allemands. C’est la montée du socialisme dans ces deux pays qui a été le responsable de la quasi-disparition de la croyance en une religion dans leurs services secrets. À tout le moins, les employés des services secrets français et allemands qui croient en une religion ont un accès limité au secret, tel que cette condition a été sommairement présentée dans la préface de ce livre. En France et en Angleterre, tout particulièrement, on s’assure de l’athéisme ou de la croyance en Dieu des employés susceptibles de devenir des cadres, au moment de leur recrutement ou peu avant, en les recrutant tout d’abord dans la société secrète dominante du pays (le Grand Orient de France ou une de ses loges satellites, et la Grande Loge unie d’Angleterre, respectivement pour ces deux pays).

D’une manière générale, lorsque la religion est un prérequis, la religion catholique, tout particulièrement, pose le problème de la double loyauté, puisque celle-ci a une hiérarchie et un chef spirituel suprême qui est le Pape. En outre, la hiérarchie de l’Église catholique est internationale, et un grand nombre de ses « cadres », petits, moyens et supérieurs, ont été historiquement confrontés à toutes sortes d’intrigues et de compromissions devant servir des visées politiques et d’influences diverses. La tradition catholique de la confession vient sérieusement aggraver ce dernier fait, le lecteur l’imagine sans peine[37].

Il y a une seconde objection à la religion, plus subtile, mais aussi plus sérieuse, qui dit que là où il y a une religion et une seule, il est toujours possible que celle-ci puisse encourager à une conformité systématique à la doctrine de l’État plutôt que de stimuler la résistance à celui-ci. Le même raisonnement est applicable au dogme politique, puisque ce phénomène, très régulièrement constaté dans les services secrets, est une porte ouverte à des excès et dérives de toutes sortes.

FIN D’ACTIVITÉ

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Quiconque est recruté par un service secret n’en sortira jamais, même lorsqu’arrivé à un âge où d’autres prennent ordinairement leur retraite. Les seules formes de retraites possibles pour un employé ou un agent des services secrets sont la maladie invalidante ou la mort, ou le refus de continuer à servir et à obéir, un acte qui a toujours pour conséquence une fin de vie sous contrôle assortie de moyens de subsistance réduits à la précarité.

Le lecteur doit donc comprendre que les individus qui sont parfois (rarement) présentés au grand public comme d’« ex-employés » des services secrets ne peuvent l’être complètement en réalité, en aucun cas. Tout au plus peuvent-ils, toujours dans ce dernier cas précis, être recrutés par des administrations publiques ou des entreprises privées au sein desquelles ils mettront, sur instruction plus ou moins explicite des services secrets, leurs compétences particulières au service de celles-ci.

On le voit, le quotidien des agents et des employés des services secrets est particulièrement dur, et il paraît l’être plus encore par contraste dans les pays occidentaux, où les notions de démocratie et de liberté individuelle sont largement admises et préservées, et même protégées par des lois depuis longtemps. Si une violence à tout le moins psychologique, ainsi qu’une banalisation des notions de vol et de tromperie, entre autres violations de l’éthique et de la morale, n’existaient pas dans les services secrets, il serait possible de comparer la vie quotidienne au sein de ceux-ci à celle des monastères religieux, où la foi en un dieu sert de ciment des cohésion sociale et fidélité à la
hiérarchie.

Dans les pays occidentaux et démocratiques, les services secrets nous apparaissent donc, dès le premier regard, comme des îlots de non-droit, et, pour quelques-uns de leurs membres eux-mêmes, comme de petits royaumes confinés dans d’imprenables citadelles et autres forteresses, dans lesquels la seule loi admise est celle du despotisme[38].

C’est pourquoi les mythe et dogme dont il a été question au début de ce chapitre constituent une croyance nécessaire à l’« acceptation » progressive d’une telle existence quotidienne.

Ces mythe et dogme différent grandement d’un service secret à un autre, puisqu’ils sont presque toujours basés sur les Histoire et culture du pays. Mais tous doivent converger vers l’idée d’une pauvreté présentée comme une vertu (la visée formelle), jamais comme un impératif technique (la visée réelle). Il en résulte, toujours, que la réduction drastique de liberté individuelle favorise grandement les rapprochements entre employés, desquels naissent un esprit de corps attendu et une plus grande assiduité au travail, puisqu’il n’y a pas grand-chose d’autre à faire. Tout cela est encore basé sur les découvertes du chercheur Ivan Pavlov, et sur de plus récentes évolutions de celles-ci qui menèrent à la découverte que l’Homme est équipé d’un système nerveux central qui lui dicte d’agir, quitte pour lui à choisir les seules options qu’on lui présente et qu’il aurait probablement refusées s’il avait eu accès à un plus large choix.